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Claude Adelen

Poèmes pour le confinement 3

Claude Adelen

(Maison de la poésie Jean Joubert, Montpellier, 2 mai 2021)
 


2 mai. Gérard Cartier.

Il a fait partie, comme Hélène [Sanguinetti] et Valérie Rouzeau, en 2016, de la bande du Grand Huit. « L’ingegnere Cartier » comme je me plais à le plaisanter. Il a travaillé dans les tunnels, sous la Manche (1985 / 93), sous l’Alpe : la liaison ferroviaire Lyon Turin dont il rapporte les péripéties burlesques dans son roman L’Oca Nera. C’est que nous avons affaire, avec Gérard Cartier, à un géomètre de la poésie (il se pose d’ailleurs lui-même la question : « Ingénieur, ou poète ? »). Notre rencontre datait de loin, j’avais eu le bonheur de lire ses précédents livres, entre autres Méridien de Greenwich, Tristran (Obsidiane), Le Petit Séminaire, et j’avais dans l’oreille la résonance de cette poésie, de cette langue sauvage et raffinée, son ancrage dans la tradition, classique et baroque, qu’elle renouvelle. Une façon unique de « bronzer l’élégie  », d’arpenter « La dernière lande », avec le vers français, (Ah ! l’impeccable frappe du vers français !). Une approche aussi de l’Histoire, ce cauchemar dont on ne peut s’éveiller comme dit Joyce. L’Histoire, ses bûchers, ses autodafés, ses camps de la mort, ses guerres coloniales, et pour lui surtout, cette épopée tragique du Vercors, qui hante sa vie et sa poésie dans L’Introduction au désert et Le Désert et le monde, et constitue la matière tragique, terrifiante, des 500 pages de L’Oca Nera (Ed. La Thébaïde 2019).

Il n’empêche, je tiens Le Voyage de Bougainville (Ed. L’Amourier, 2015) pour un des plus beaux livres de poésie qu’il m’ait été donné de lire. De par la rigueur toute scientifique, au service d’un dessein qui vise à hisser la poésie vers sa fonction première, la plus haute, qui est de donner accès par le moyen de la parole rythmée, à la connaissance de l’âme et du monde (et de leur réciprocité), qui nous vient de Lucrèce. Inlassable reprise de ce voyage initiatique vers L’ultime Thulé (Flammarion 2018), magnifique poème en forme de jeu de l’oie, relation de la quête légendaire de Saint Brendan à la recherche des îles inconnues, comme métaphore d’un réel qui sans cesse échappe. Et le livre qu’il est en train de construire est encore plus explicite : Le Voyage intérieur, inspiré du célèbre manuel de lecture du XIXème siècle, Le Tour de la France par deux Enfants, d’où est tiré le poème que j’envoie aujourd’hui.

Je n’en finirai pas d’énumérer les travaux de cet infatigable travailleur, et tout ce qui nous rapproche : Claude Simon, mais aussi Jules Verne, les chansons de Brassens qui font les belles heures de nos soirées et surtout Tintin dont il connaît par cœur comme moi tous les jurons du Capitaine Haddock !

Et nous dire parfois que, même la parole poétique, l’art des mots (« À tresser mon destin de tant de vers frivoles  ») et de la mémoire, ne chasse pas « l’essaim des souvenirs », ni la mélancolie.


Gérard Cartier
Les larmes d’Arthur (Marseille)


Longue façade à moucharabiehs est-ce
la Conception        où sont les sœurs où la salle
des officiers        et idiot sur sa chaise paillée
10 francs par jour docteur compris
ce qu’il restait de RBD        le genou
qui criait à coups de marteau le clou incarné
un coup de scie le voilà délivré
sa jambe au firmament avec la main de Blaise
et la chevelure de Bérénice
une constellation en cucurbitacée        sa vie
est passée        l’aventure une jambe vernie
sur quoi vaciller enflammée dans son étoupe
et le bras scié        pleurant les cavalcades
dans les monts du désert harari
en larmes tout l’été s’ossifiant peu à peu
cœur et viscères et de longues visions Djami
lots de dents un corbeau sur son lit misère
on s’enfuit        à défaut de palme en mémoire
de la cour des officiers 125 grammes
à la brûlerie        de café du Harar

(43°17’24,9"N - 5°23’46,2"E)

             (Inédit)