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Le roman de Mara

Le roman de Mara

(Tarabuste, mai 2024)


Ce livre est une manière de roman : celui d'une enfant qui grandit, découvre le monde et s'émancipe. C'est aussi le roman de celui qui l'élève, à qui elle échappe peu à peu. Deux vies mêlées (et même trois, car c'est en creux le roman de l'absente), où la fiction sert une autre vérité que celle des événements. S'il s'agit d'un roman quant au récit, c'est bien un livre de poésie, affranchi de tout prosaïsme, multipliant les formes et les rythmes... (Extrait de la Présentation de l'éditeur).

Le projet de ce livre est très ancien. Les premières traces avérées, quelques pages dans une revue, datent de 1994. J’ai longtemps conservé sans y toucher un manuscrit de soixante-quatre poèmes. Il y est fait allusion dans Le voyage de Bougainville :

Je brûle tout sans faute après ce Bougainville
Le Roman de Mara qui languit sous les quittances
Voué naguère aux vingt ans de ma fille…

Ce qui nous troublait s’obscurcit peu à peu. Mais le hasard gouverne, et un jour tout reprend vie. Entre temps, Mara s’est métamorphosée. L’absente aussi, changeant de nom, de visage, de patrie. L’esprit s’obstine au même au moyen d’images changeantes. Le vrai gagne, le plus souvent, à se cacher.

(Extraits dans Écrit(s) du Nord n°6, Diérèse n°74, Incertain regard n°19, Les Carnets d'Eucharis 2021).


Extraits

   



1
Les enfances de Mara

.I.

Mara dans les neiges exposée au Vercors
frissonnant en langes dans sa tour d'abandon

chauve laiteuse la voix accordée aux viscères
Mara en cornette enfantée d’une morte

babillant insatiable alphabet de voyelles
les yeux fendus de fièvre masque mongol

trébuchant funambule chasse aux araignées
puis des idéogrammes sur des papiers fripés

Mara au-dessus des jardins un bouquet
d’orties entre les dents rien ne peut nous atteindre

ces images confuses que le vent va mêler
et rendre au hasard tracées dans la poussière

du bout d’un bâton ces mots d’une langue
à jamais perdue        les ranimer un instant

et faire œuvre de vérité        en dépit
du mensonge où il faut pourtant se cacher


.VI.

Trois brasses de ciel dans la fente d’un mur
grange batelière        et la crête du Vercors
comme        dans un accroc du papier de riz
les monts de Shinano        trois vers
emprisonnaient le monde        vent flottant
la compagnie des oiseaux et des mouches
et l’herbe fraîche        royaume des enfants
à quoi Mara s’amarie sans effort        dans ses bras
un être de chiffon aux membres défaits
par le mur fendu je l’espionne        allongé
sur le coude        copiant dans le carnet humide
les formes modelées par la lumière d’avril
           un pays éternel        où Mara
et Sato se confondent        les cars des VFD
et les chevaux du Seigneur de Kaga
Détournez-vous ! Baissez les yeux !         si beau
le monde        qu’on ne peut le fixer        sinon
d’un œil dans la fente d’un mur        que les mots
ne savent le saisir        infirmes        sinon
dans une brève étreinte


.X.

Ces dents cachées dans la mâchoire de lait
entassées en vrac        radiographie        un sac
d’osselets        contempler incrédule        puissante
vanité        Rascar Capac        sous ta joue
en mie de pain        qui ricane

                                                         la Nature
œuvre en secret        magicienne aux cent tours
qui nous étrange insensiblement        cent
métamorphoses        de l’incertain macaque
qui flotte en apnée au fond de l’estomac
jusqu’au squelette final        et avec elles
le petit dieu caché sous l’os bosselé
qui croît et se convulse

                                             apprendre aimer
travailler        puis nous emporte la nuit
ou Pluton        ou Pachacamac

                                                           comment
sans effroi te voir changer        livrée au temps
gémissant en sommeil        une dent perdue
sous l’oreiller       tandis que sous ta joue
Marac        l’os friable se fend


.XIV.

Mara-des-étés au-dessus des jardins
agitant dans un rire un bouquet d’orties blanches
minuscules fleurs épilées       mais qui se frotte
à l’absence       peut-il oublier la brûlure

Mara-des-nombres dévalant sur un pied
l’échelle qui conduit du ciel à la terre       hardie
à battre le monde       la mémoire en repos
si loin la barque sur l’eau fade        loin déjà

Mara-des vertiges suspendue à la plainte
des cordes       exultant dans l’orage       chassant
à coups de talons les malédictions       la mort
existe-t-elle        le tilleul bruisse et se répand

suis-je seul à voir rôder entre les arbres
éblouie sous les sels d’argent        l’absente
O***        qui de loin la protège       se sacrifiant
pour celle qui l’accomplit dans la lumière


.XXIV.

Du vin dans un verre des fruits des œillets
une flûte sur un livre ALMANACH POVR
L’AN DE GRACE MIL SIX CENT XXXXVI
un damier d’ivoire et tous les instruments
de la passion des sens        si je renoue ce soir
avec la vieille philosophie        ce n’est
           ni le fait d’un lâche courage        ni
d’une âme accablée        mais dans l’été indien
où les couleurs s’enflamment        une brusque
allégresse        qu’importe qu’on arrache
avec l’herbe odorante la racine et la boue
que les dents broient sous la pulpe confite
l’amande amère        et que les plains-chants
soient l’ornement des plaintes       la brise
qui mêle au jardin les tilleuls chrysostomes
ranime l’image punaisée au mur        le vin
chatoie les œillets frissonnent        et penchée
sous l’inquiète vanité        Mara peint
l’innocence        une cavatine aux lèvres
rédimant la vision née des macérations
d’un inflexible janséniste




2
Le grand Huit

.IV.

L’île morte        société d’égaux retranchés
dans leurs vieilles frontières grecs romains
évangélistes        inapaisés        en compagnie
des oiseaux un geai à grands cris poème
de Zanzotto        mais m’obsède Far
senza… un autre chant plainte amoureuse
qui de la cave humide au canot funèbre
           accompagnait l’absente        O*** mia
cara…        assez mon cher Hahn assez
les allées se perdent qui menaient à elle
et vont au diable        cyprès buis lauriers
et de beaux bâtiments d’éternelle structure
rien pour me guider l’alphabet qui tout règle
jeté en désordre        ADON        BELM        FQ
arpentant les divisions près d’une jeune fille
à tête de sphinx        et tout à coup c’est là
pierre grise un nom l’état-civil et quatre
vers sous le lichen inspirés des Anciens
une barque légère et des asphodèles
qu’on peine à déchiffrer les yeux
brouillés


.X.

Rien n’est plus délicieux échappant un soir
au lacis des ruines        comptoirs de garum
égouts noirs chambres de passe aux lits plâtreux
coït interrompu        rien n’est plaisant comme
ayant recraché le nuage de cendres
de s’éprouver vivant        une closerie
sous les grenadiers résidence d’un peuple
de guêpes soûles        la cadence garder
la cadence        et sans se retourner sur soi
ni sonder sa fin louer l’instant        Mara
de son éventail chasse le temps la peau
à vif déchirée par les mûres        ce sang
qui coule vif et clair ne sera pas long
à cailler et noircir        verser en attendant
l’huile et répandre le sel        bar au fenouil
chair sans fiel        délectable        et combattre
les fumées de l’esprit par le vin remède
d’Hildegarde de Bingen qu’a sur l’ardoise
prescrit l’aubergiste malinconia
Roero Areis 2x



.XXI.

Sous les ponts de Brixton un caravansérail
monceaux d’épices d’herbes poivrées toutes
les tentations        et des langues flexibles
frottées de chaux et de bétel        tableau
des cinq sens        chacun à chaque pas
flatté ou rudoyé de cent façons        mais rien
comme        enflammant l’œil et pétrifiant la main
ces filles des races brunes        pour qui
tout est cérémonie        jeunes Perséphone
au nez percé d’une fibule et lourdes sirènes
chancelant sous l’excès de leurs mamelles
puis c’est l’étal aux viandes on s’abandonne
à des pensées que ne renieraient pas
les vieux luthériens        des seaux remplis d’os
des viandes saignant sous les mouches
vanités sensibles dont ne nous sauvent pas
nos monstrueux appétits        au milieu de quoi
indifférente à l’apologue        Mara ne voit
qu’un jeune homme en turban damassé
qui lit        Byron assis sur son genou


.XXVII.

Déjeuner de maigre au bord d’un lac
harengs secs oignons verts un aigre fromage
répétition du même en infimes variations
et la cloche au loin d’un glas        pyhä ! pyhä !
pyhä !         cantique de deuil        suuri
           iumalamme        qu’ânonne Mara
au graduel volé dans l’église noire
de Juva        qu’un autre loue le Ciel
et dénigre les passions        mais jamais
je ne sois chantre dans le talent des tombes
le couteau peut rouiller et le cheveu blanchir
je ne sais rien sinon que la matière est bonne
l’existence une joie qu’accroît le présage
de la terre humide        le nord même
n’est pas sans ornements        ce marécage
qui de rien fait sa gloire presles fougères
cette eau luisante où carpes et tanches
aspirent un peu du ciel qui fuit et font
en hâte comme nous au milieu du jour
leur banquet de maigre        exaucent mieux
que tous les pyhä !


.XXXI.

Au milieu de deux eaux au pied de trois collines
un fort en étoile Theresienstadt        où
la baraque aux vermines où le revier
les cours sont vides        la ville étouffante
           une épure au charbon où seule
Mara vit         en sourdine        appelant ceux
dont le nom n’est plus qu’un peu de suie
dispersés par le vent avec les bribes
d’une langue qui ne peut s’énoncer
qui fait suffoquer à seulement l’entendre
          Hanuš        Růžen...        figée
dans la cendre les yeux voilés un rameau
d’églantier dans la main        desséché
à balbutier la litanie        aile légère
qui s’envole et s’abat au milieu des bat-flancs
et retrouve le ciel        et je reste interdit
           trop de sentiments contraires trop
de sentiments        la mémoire à jamais
un purgatoire        o qui nous rendra l’oubli
et le présent perpétuel




3
La passion Mara

.III.

Mara sur la rive vagabonde        où le vent
trace des chemins aussitôt refermés        un orage
à la taille noué dénoué        divinité des eaux
perdue dans ces lieux de hasard        une ombre
sur ses pas        qui se forme et s’efface

Une rumeur enfle       deux rivières accolées
luttent dans les joncs        galets mâchés
prairies mortes que l’esprit du vent secoue
et des bandes d’oiseaux par instants décochés
d’une fronde aveugle         quia

Deux dragons affrontés mêlant leurs anneaux
longue plainte        och…        deux îles basses
sur le carreau des eaux        pénitents gris
allongés dans le soir        humble louange        quia
fluunt        un chant de gorge        et decurrunt...

Mara sur la rive fuyante        longue querelle
de forces contraires        brassées d’herbes
courants heurtés         si légère        happée
par ces lieux nomades        à intervalle un cri
flèche errante        kia…        déchirant


.XV.

Désert de Saint-Bruno           double solitude           sous les serres lumineuses           où alternent           la croix et les étoiles           theatrum orbis terrarum           de longs murs aveugles           d’où s’échappent           chants et bourdons           leçons des siècles obscurs           soumettre           l’âme obstinée           à tirer sur sa longe           et le corps garder           pour la terre           voix anonymes           qui s’élèvent d’âge en âge           se répondant           éternelle admonition


Vouées à l’incessant           commerce des rites           aux louanges           une plainte mêlée           insistante           la même           à travers les siècles           qui poursuit sa querelle           même corde tendue à se rompre           vibrant sourdement           libera me…           perpétuant           une sagesse amère           ce monde admirable           illusion           la chair           misérable           et les passions folies           de sanguinibus…           un trait de plume dans le vent



.XXVII.

Chambre de pension Leopardi sous la borne
de l’ancien ghetto où deux vieilles sœurs

se perpétuent murs gris plancher rugueux lit
rempaillé de journaux rideaux gris constellés

de trous de cigarettes        vaghe stelle
dell’Orsa...        fenêtre sur canal la brume

s’infiltre et l’aigre odeur de l’eau stagnante
au flanc d’une barque une bête morte leçon

de théologie naturelle        puis au loin
sur les lagunes l’oraison d’une cloche

et un chant s’élève de femme nubile
aux ailes déployées qui monte et se fige

dans cette figure du vol des crécerelles
dite du Saint-Esprit        un instant comme si

le ciel s’ouvrait        et malgré les sœurs grises
les rideaux gris le cloaca minima

nous ne sommes plus d’ici


.XXXII.

Fondamente Nove de méchants murs de brique
W L’AMORE        et sur la mer laiteuse
la porte batelière        les gonds grincent
un canot sort jeune homme et prêtre noir
au milieu des fleurs        hôpital-des-deux-saints
que chercher là        quelle faute enfouie
           que tout l’être refuse        l’éther
prenait à la gorge        dédale de couloirs
salles de chaux à paravents        au fond
une porte blindée        SILENZIO        là
antichambre        dans l’odeur grasse des bouquets
de maigres trésors bague d’ambre collier
et sous un linge immaculé        une novice
           front rasé        visage transi
où l’image se dissipe        de ce qui fut
si bref        abandonnée au temps        un bras
pendant sur le carreau glacé        oubliant
les noms et les lieux        étrangère à soi
pareille à ces fleuves qui n’ont pas de nom
et se perdent dans l’hiver


Critiques

Le littéraire.com

« Fiction lyrique ou bien plutôt forme subtile et dense de lyrisme fictionnel, le Roman de Mara de Gérard Cartier, paru il y a quelques semaines chez Tarabuste, est de ces ouvrages de poésie qui retient le lecteur exigeant – c’est-à-dire qui ne s’arrête pas à la joliesse comme à l’apprêt séduisant des surfaces – par son caractère stimulant. Tant pour l’esprit que pour la sensibilité. (...) Roman d’éducation, de formation a-t-on encore l’habitude de dire, mais dans lequel la dimension proprement biographique et comme immédiate des choses se voit constamment reliée par l’allusion culturelle comme à travers la gamme élégiaque et parfois terrible du souvenir, à toute une profondeur d’espace et de temps, le livre de Mara ne cache pas pour finir le tourment qu’occasionne l’irréversible éloignement de l’enfant aimée au moment où son âge, son corps, son cœur, la portent à connaître cette passion amoureuse –  pour un jeune motard ! – dont Gérard Cartier dresse un tableau à plus d’un égard poignant... »       Georges Guillain (Les Découvreurs - mai 2024)

 
Le littéraire.com

« Parlons alors de dra­ma­tur­gies capables de mettre le monde en mou­ve­ments au sein de scènes étranges et dans les­quelles le tra­vail de construc­tions — à tra­vers entre autres et par exemple des chan­ge­ments d’échelle — donne un rythme à chaque ensemble. Cette mise en œuvre ouvre donc concrè­te­ment la spa­tia­lité idéale à ce qui tient par feintes de récits en un chant absolu. »       Jean-Paul Gavard-Perret (Le littéraire.com - mai 2024)

 

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