Au Monomotapa > Accueil
Version pdf

Un écrivain-monde

Vincent Wahl - Écrits

(Avril 2026)
Accès au site de Vincent Wahl

La chronique précédente faisait un « portrait chinois » de ce poète, qu’Alain Helissen et moi, en complicité avec la médiathèque Verlaine de Metz, avons reçu le 21 mars dans les Samedi en poésie.

Voici, en complément, une approche, évidemment subjective, de son œuvre, comme première boule de cristal.

Raskar Kapac


Entrer dans la poésie de Gérard Cartier s’est révélé pour moi, lentement mais avec insistance, comme un défi ou une aventure. Gérard Cartier est un poète-monde. Ou plutôt un écrivain-monde car il écrit aussi des romans, des critiques, des essais. Un monde en archipel. On commence par exemple, tiens, par Les métamorphoses (Le Castor astral, 2017) qu’on a trouvé dans un bac d’occasions, puis on ouvre Les amours de Loris (Al Manar, 2025), qui, d’ailleurs, me réconcilient avec le poème d’amour, dont je croyais le sujet clos, à moins de répétition du même, après les écrits, pour moi définitifs des Apollinaire, des surréalistes, ou de Cendrars.

Chaque livre  séduit. La poésie de cet anti-lyrique revendiqué dégage une sorte de frémissement de  lyrisme contenu, quand l’humour ou le tragique ne viennent pas le perturber. Voici la réponse qu’a donné Gérard Cartier à une question sur cet apparent paradoxe :

Je me méfie beaucoup du lyrisme, entendu comme expression exclusive des sentiments personnels, de la complaisance et de la facilité formelle qu’elle engendre très souvent. Mais je ne repousse pas les sentiments, bien au contraire. C’est un chemin étroit à suivre…

On passe à de nouveaux livres, on est abasourdi. Que de matière ! que de thèmes entrecroisés ! Chacun d’eux se déploie de manière fractale, chacun des poèmes devient à son tour un monde en soi, l’ile voisine de l’archipel se dégage de la brume et se révèle à son tour comme un archipel miniature. Tout cela fait coexister des créatures diverses, foisonnantes. Une bio-géographie.

C’est en tous cas, l’impression qui se dégage du Voyage intérieur (Flammarion, 2023). Mais c’est déjà présent dans les livres plus anciens, comme Le Désert et le Monde (Flammarion, 1997) ou Les métamorphoses, déjà citées.

On éprouve alors le besoin de voir l’archipel d’en haut. Pour cela, il existe un véhicule adapté, mais attention en y montant, on risque de ne pouvoir redescendre ! C’est le site personnel de Gérard, Au Monomotapa.

On y découvre, par exemple, qu’il a donné à deux de ses livres la forme d’un jeu de l’oie. L’un d’eux, L’ultime Thulé (2018), rebondit sur la légende d’un saint irlandais navigateur recherchant le Paradis. Il y est proposé de lire les poèmes dans l’ordre que déterminera le jet du dé (on peut y jouer directement sur le site Au Monomotapa).

Avec cette méthode, on n’est jamis sûr de pouvoir lire le dernier poème du livre. Commentaire de Gérard Cartier :

Certains n’atteignent jamais l’ultime Thulé ‒ il est des songes inféconds ou désastreux.

Plus largement, on y perçoit les lignes de force de l’œuvre : le goût du voyageur pour les cartes, la géographie, une prédilection pour l’histoire, une urgence de la dire, que Gérard explique par sa naissance au pied du Vercors. L’histoire de ce maquis détruit par les troupes allemandes a marqué sa jeunesse, a suscité trois de ses livres, poésie et roman, et par extension, l’intérêt pour l’Algérie, la Palestine, comme dans Le Hasard, pour les migrants de toutes époques, comme dans le poème « La frontière (Saorge) » du Voyage intérieur :

 …ici des vieillards           courte force de bras           mais longue mémoire           où passèrent tous les bannis           juifs           communistes           descendant la Roya par les chemins de crête   

Ou encore, le destin de Robert Desnos, assassiné à Terezin, auquel deux livres ont été consacrés.

Autres soubassements : la volonté de « tout dire » en poésie, le goût pour les mythes du moyen-âge, et sans doute aussi pour les langues anciennes (celle du Moyen-âge ou le latin d’un Ovide).

Le rôle du hasard comme « lieu et condition de la liberté d’écriture », mais aussi bois ou roc à sculpter :

« …je compte et corrige
Lente rédemption Et avant que se répande
Le silence je recompose le monde
Découpant dans la matière du hasard
Un sens plus parfait… » (Le Hasard)

Le projet de réactiver la poésie épique, en étant sourds aux triomphes et pitoyable aux victimes… On pourrait ajouter un projet quasi encyclopédique qui s’exprime dans Le voyage de Bougainville (2015), et s‘épanouit dans Le voyage intérieur.

 
En résumé, peut-être, je trouve passionnant d’écouter la manière dont il parle de son travail, qu’il qualifie, encore ailleurs, de monastique :

Je les envie, ceux qui écrivent comme ils vivent, dont le poème est un sous-produit de la machine humaine, au même titre que le gaz carbonique ou les larmes […]

Chez moi, rien de tel, Mon poème est le fruit de la volonté et d’une longue obstination […]

Je n’ai jamais publié de recueil, au sens d’une collection d’instants vécus, comme on compose un herbier au hasard des promenades. […]

Se limiter à être le scribe de l’instant, c’est se priver de mille virtualités. Je crois qu’on peut (et même qu’on doit) tout dire, aussi bien la fiction que le réel, l’Histoire que la vie courante, la société que l’intime, c’est-à-dire l’aventure commune aussi bien que sa propre vérité sensible. […]

De fait, tous mes livres […] sont construits. Ils répondent à une double contrainte, thématique (comme, dans L’Ultime Thulé la légende de Saint Brendan…) et formelle (la structure du recueil en jeu de l’oie),

Il est temps de redescendre  vers le sol des poèmes ! Ces  quelques vers des Amours de Loris, qui feront peut-être percevoir le frémissement lyrique, dont je parlais au début de cette chronique ? 

Ton silence est une longue aiguille           fichée dans ton cœur           dont tu crois te châtier           mais au fond de la nuit           une aile bat           clouée à ton portrait           sans pouvoir s‘arracher           mais une langue           dans l’infra-rouge           crie

ou encore :

L’enfant aux yeux bandés           qui cherchait la lumière           repoussant de la main devant lui les étés           l’enfant solitaire           qui jamais           ne croyait son désir           toucher le voici           dans l’âge infertile           titubant           devant l’ange éblouissant           (lac d’A***)