Au Monomotapa > Accueil

Alecto !

(Obsidiane, 1994)
 

Alecto ! est le second volet d'un diptyque (commencé avec La nature à Terezin) sur la déportation de Robert Desnos et sa mort à Terezin (Tchécoslovaquie), en 1945, peu après la libération du camp.

Il a été tiré une édition de luxe agrémentée d'une lithographie de Claude Picart.



Extraits


2.6

Myopes et chauves           grotesques           poupées qu'on chiffre
Et qu'on enferme dans des cases           fermer les yeux
Vous deviner           si semblables sur les planches
D'obscures encyclopédies           Kasparek           Unik
Desnos           un cilice collé à la peau           non pas du ciel
Cherchant le consentement           mais un chanvre imprégné
D'un poison languissant           ultime facétie
Des docteurs nazis...           non           ce n'est pas
De ces mondes patients où touche l'éternel

Ici pas de choses créées sinon mortelles           rien
Ne dure sinon l'oubli           il gît sur le ciment
Parmi d'infâmes compagnons           que les mots ici
Me sont durs           ne touchent pas le mur du vivant
Et de couleur obscure           soupirs seulement
Raclements de gorge
En accepteriez-vous l'offrande           dépliés
Sur vos maigres genoux           un carnet d'écolier
Que le doigt hésitant parcourt déchiffrant les salles
Les matières blètes que l'on met à brûler           et le sanglot
Des bêtes pendues à l'agrès dans la cour


4.1

Dans la pénombre du bloc une ampoule rouge           esprit d'un dieu primitif suspendu au milieu de son peuple

non pas notre dieu mais une bête punissante et souffrante

Êtes-vous celui des sommeils...

il se reconnaît dans cette langue mal équarrie           mais si loin

Je ne sais plus...           les lèvres chargées d'une sombre pourriture

décomposition de l'être

Alena est près de lui on entend un cri d'oiseau

Qui se plaint ?...           enfermé dans un ciel inférieur

elle lui donne une branche rose d'églantier il est soudain comme un enfant

qui a beaucoup souffert a-t-il beaucoup appris?


4.2

Ah c'est donc le printemps

Josef le porte maigre ballot de linges sales           sur la terrasse la brise du nord

des bois hérissés où l'aube gonfle           sur le mont des nuages entoilés           et toute une nature en sommeil

paysage au serpent rendu à notre délice           il chancelle

il est étendu dans le bois créosoté           il parcourt les années           d'éternel et de beau il n'est que le songe

il revoit la ville large           dans l'agitation des passages et des bars A. et B.

AMON NOS AUTES

les soirs dans l'atelier Blomet la chambre Mazarine           et le cloître Saint-Merri où chantaient les bouchers

il tremble           frêle insecte dans son corset           un rameau froissé sur le drap gris

est-ce le jour qui déjà se désunit           il ferme les yeux je ne vois plus

parlez           racontez-moi des histoires



4.4

une nuit et un matin son visage est pâle et dur le poison est broyé

il n'appelle pas Youki il ne sait plus aimer

incapable d'écrire les mots sont perdus

minces feuillets pourrissant dans un étui de fer

un chant taillé à la hache sombre chaos parsemé d'éclairs je ne veux pas

qu'aucun chant n'apprivoise l'enfer

le silence seul           où mieux que tout bruit se lira le sens

une boîte de fer noyée dans un fossé

cachée sur un cadavre qu'on menait à brûler

je ne veux sur moi que le silence

S     C     D     V     O


4.6

deux jours           il entre dans la dernière vallée

seul parmi 240 blocs de pierre limée

mon peuple est une armée taillée dans la cendre

oui ce siècle nous convient           ces aigres compagnons           ces ruines où rêver           une douleur propice à la connaissance

il dort une tige sèche dans la main           le mal laissé à son seul vouloir

dans l'embrasure un orage roulé dans une serpillière

collines au loin dans le jour finissant           comme épaules et seins endormis

que j'aime ces lieux secrets           brouillon d'un pays antérieur

au troisième soir leur dit adieu Alena se détourne           ne nous est pas permis de répandre des larmes


4.7

Septième jour de juin il descend en lui
Il est de ces choses dont Wang Wei dit
Qu'elles sont présence et absence nouées

Il a des hallucinations et parle des langues
Masque brutal d'où tombe par une fissure
Des mots inconnus

Le ciel tourne sur son aiguille
La lumière l'ombre ne se mêlent pas
Il n'a plus ici sa part

C'est la fin du jour il ne voit pas
Il n'entend pas le cri des martinets
Les lèvres agitées dans l'air muet

Son visage est une pierre savonnée
Dans son poing serré un bâton d'églantier
Maître des sommeils et de la pauvreté

L'ampoule veille seule
Il entre dans une nuit primitive
Un pays au dur parler


4.8

C'est l'aube il est mort

Deux prisonniers SS le prennent aux aisselles
Now see me teachee the bear dance
Il vacille sur ses jambes sans force

Ils pousent la porte là-haut le bleu errant

L'allée entre les blocs
L'odeur des plaies cautérisées
Et l'aigre vent qui penche les herbes

Qu'il ne soit pas mêlé aux cendres communes
Il entre seul dans les flammes les bras
Croisés sur une branche fraîche

Il monte           air et limon



Critiques

 

Dans un ouvrage précédent, La nature à Terezin, Gérard Cartier évoquait sa visite, en 1975, au camp où le poète Robert Desnos était mort trente ans plus tôt. La dernière séquence, "La nuit primitive", annonçait le livre plus ample qui paraît sous le titre Alecto ! L'appel à l'Erinnye jaillit du texte grave qui s'inscrit contre l'effacement. (...) Douleur qui tend à se transmuer en une image d'ascension après l'horreur.       Françoise Hàn (Europe n°789-790 - février 1995)

 

Alecto ! (...) nous donne ce poème du génie humain transformé en "affliction", cette histoire de la convergence de l'horreur et de la beauté. "Qui a beaucoup souffert", demande-t-il, "a-t-il beaucoup appris ?" Question affreusement urgente dans cette fin de siècle.       Michaël Bishop (The French Review vol.68 n°6 - mai 1995)

 

Alecto ! est le second livre d'un tombeau de Robert Desnos commencé en 1992 avec la publication de La nature à Terezin. La pagination particulière de ce poème (...) ne permet pas ici de développer ma présentation, dans la mesure où il est impératif que le lecteur ait un exemple de la façon dont fonctionne cette mgnifique machinerie textuelle. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Gérard Cartier (...) est le seul poète de sa génération à avoir réussi à faire se tenir une tentative épique. Ceux qui auront demain la chance de lire le vaste poème sur le Vercors qu'annonce son éditeur ne viendront certainement pas me démentir.       Gérard Noiret (La Quinzaine littéraire n°684 - 1 janvier 1996)

 

(...) belle et large pérégrination dans les espaces de l'Europe de l'Est, et dans les siècles de destruction.       Marie-Claire Bancquart (Europe n°813-814 - février 1997)

 

Haut de page