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Cabinet de société (Henry, 2011)

Ouverture

On écrit avec ce qu’on a lu. Pour ou contre, sans doute, mais jamais sans. Voici quelques années, rêvant à cette évidence, je proposai à quelques écrivains amis une sorte de consigne : donner à la fois des textes de création neufs et, en parallèle, d’autres mettant en évidence ce dialogue muet que chaque auteur entretient avec ses pairs ou modèles ; je réunirais le tout en un volume et ainsi se dégagerait pour chacun une espèce de trousseau de clefs de lecture : dis-moi qui et comment tu lis, je comprendrai mieux ce que tu écris. Ce serait comme un art poétique, par le truchement du regard porté sur les autres. J’imaginais bien que l’entreprise permettrait de prêter une nouvelle vie à des réflexions consignées dans les pages de revues devenues difficilement accessibles. Je comptais également servir la poésie contemporaine, si mal connue du public, en croisant les regards. Il allait de soi, en effet, que les auteurs évoqués seraient vivants, ou, au moins, récents.

Le premier à contribuer à cette entreprise fut Pierre Dhainaut avec Dans la Main du Poème. Marie-Claire Bancquart lui succéda avec Entre Marge et Présence, avant les Lettres imaginaires de Lionel Ray.

En écriture, les consignes doivent être interprétées : les livres ne se copient pas et le projet me paraît enrichi de leurs différences. Gérard Cartier, sollicité très tôt, m’avait répondu, avec un sourire un peu énigmatique, qu’au fond, la plupart de ceux qui avaient nourri son écriture se trouvaient dans les manuels scolaires de son adolescence ; mais que si nous étions disposés à accepter ses références, sa contribution viendrait. La justesse de son propos m’avait frappé, soulignant le lien entre les générations d’écrivains et la futilité d’opposer Anciens et Modernes.

Il aura fallu presque cinq ans (de 2006 à 2010) pour que ce gigantesque parcours soit achevé. Tout m’est bonheur dans cet ensemble. Qu’on ne se méprenne pas : on est bien loin d’une collation de pastiches brillants : le pastiche reprend les tics, il ne crée pas, il est même étranger à qui le pratique. Il vaudrait mieux parler d’innutrition. Les auteurs sont souvent évoqués de façon lointaine ou détournée, le style des textes s’écarte parfois notablement du leur. C’est un corps-à-corps de l’écrivain avec les paroles qui l’ont bâti et dans cette cohorte de voix qui s’élèvent, la sienne, toujours, se distingue et résonne.

Jean Le Boël






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