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De l’ingénierie
au poème, quel lien intime tissez-vous entre construction et écriture ?.
L’ingénierie et la poésie ont peu de rapports immédiats, au point que
beaucoup les croient antagonistes. C’est une fausse impression. Le
métier ne fait rien à l’affaire. Il y a eu des poètes ingénieur,
médecin, mathématicien, et même commissaire de police… Chacun a
développé une pratique propre ; son expérience professionnelle y a
souvent contribué – pensons à Jacques Roubaud. Ce que m’ont apporté les
travaux publics, c’est d’abord une appréhension du monde, de sa réalité
matérielle et humaine. J’ai beaucoup voyagé, dans des pays très
différents, découvert des géographies et des sociétés variées,
participé à des aventures collectives passionnantes (la construction du
tunnel sous la Manche, la conception du tunnel sous les Alpes entre la
France et l’Italie). Cette expérience se retrouve dans ma poésie. J’ai
écrit par exemple, à l’ombre du tombeau du roi Christophe, un poème sur
le port de Cap-Haïtien :
Arpentant l’océan en casque et en bottes
N’ai-je pas autrefois tracé au compas
Un port dans l’ombre d’un tombeau
De longs pieux dans la vase battus par la tempête […]
Mais il y a entre
ces deux activités une relation plus significative.
Je dois à ma formation scientifique une certaine rigueur et le goût des
nombres, des harmonies formelles, qui font que je suis très attentif à
la construction de mes
livres. Tous répondent à un projet, non
seulement quant au thème, mais aussi quant à la forme : les poèmes n’y
sont jamais disposés dans l’ordre d’écriture, au hasard des jours, mais
ils prennent place dans un ensemble organisé. Ainsi, L’Ultime Thulé
(Flammarion, 2018), récit du voyage tourmenté de saint Brendan jusqu’en
Amérique, au VIe siècle, a la forme d’un jeu de l’oie ; Le Voyage de
Bougainville (L’Amourier, 2015) est un voyage encyclopédique
couvrant
les divers domaines du savoir : sciences naturelles, géographie,
sciences, Histoire, philosophie – et, bien sûr, littérature. Dans ces
livres, chaque poème est écrit pour occuper la place qui l’attend.
Le Voyage intérieur (Flammarion,
2023) a reçu le Grand Prix de poésie de la SGDL 2024. Que signifie ce «
voyage » pour vous ?
Ce gros livre de poèmes (500 pages) a une histoire. Il y a une
quinzaine d’années, sous la pression idéologique de l’extrême-droite,
le président de la République a initié un débat sur « l’identité
française ». C’est un sujet qui relève en partie du fantasme et qui est
lourd de périls, car il a servi et peut encore servir à justifier tous
les racismes. La réponse la plus intéressante est celle de
Jean-Christophe Bailly, écrivain et géographe, qui a parcouru la France
et en a ramené un livre de récits montrant sa grande diversité : il est
impossible de lui définir une identité. Quant à moi, je me suis souvenu
du livre de lecture utilisé dans les classes primaires à la fin du XIXe
siècle, Le Tour de la France par
deux enfants. Leur long périple est un
prétexte à un cours global : géographie, Histoire, économie, Histoire
naturelle, littérature, morale, toutes les disciplines y est traitées.
Mon Voyage intérieur suit (à
peu près) le même parcours, mais dans la
France d’aujourd’hui, avec l’ambition d’en montrer la réalité. Ce
voyage est aussi intérieur en ce sens que s’y mêlent des souvenirs
personnels appelés par les lieux visités.
À ce propos, je voudrais souligner un point qui me tient à cœur. On ne
peut limiter la poésie à rendre compte de l’expérience sensible, des
joies et des peines, du microcosme intérieur, comme le romantisme en a
imposé l’idée, et comme le font encore trop de poètes, sans l’amputer
d’une partie essentielle de ses pouvoirs. Le poème peut tout exprimer,
non seulement l’amour, la mort, la mélancolie, etc. mais aussi
l’infinie diversité du monde réel. Il peut décrire une usine
d’enfouissement de déchets nucléaires, s’indigner d’une injustice,
admirer la perfection d’une horloge astronomique, célébrer la
résistance contre le nazisme, louer piments et poissons, banqueter avec
le diable, relater la construction d’un port à Cap-Haïtien : rien ne
lui est interdit, rien ne lui est impossible.
Vos deux derniers recueils, Les bains-douches de la rue Philonarde
(Obsidiane) et Les amours de Loris
(Al Manar), paraissent en même temps. Pourquoi cette double publication
?
La concomitance des publications n’est pas volontaire ; au contraire,
j’ai tout fait pour les échelonner, sans succès. Ils sont de natures
très différentes. Les bains-douches
est mon unique recueil de poèmes :
il rassemble des notes de voyage et des bribes écartées de mes livres,
retravaillés, mais qui conservent un caractère d’impromptu. Les amours
de Loris, au contraire, est un livre conçu a priori, organisé.
Des
pages librement inspirées de L'Art
d'aimer et des Remèdes à
l'amour
encadrent l’histoire d’amour qu’Ovide n’a pas écrite : les courts
poèmes d’un échange amoureux, dont la partie féminine est laissée à
l’imagination du lecteur. Ce qui rapproche les deux livres, c’est la
taille des poèmes : la plupart ont cinq ou six vers – les dimensions
d’un texto. Les poèmes courts sont les plus difficiles à réussir. Henri
Deluy parlait de « l’embarras des formes brèves ». Chaque mot, chaque
effet de rythme compte. Ordinairement, les poèmes que j’écris
s’inscrivent sur une page.
L’Histoire, la
mémoire, les lieux traversent votre œuvre. Quelle place donnent-ils au
poétique ?
J’ai été très marqué, enfant, et je le suis encore, par les drames de
la seconde guerre mondiale, que je n’ai pas connue, évidemment, mais
qui a frappé ma région d’origine et une partie de ma famille. Elle a
laissé des traces profondes dans mon imaginaire. De façon plus
générale, l’Histoire contemporaine me touche et m’intéresse. J’ai écrit
des poèmes sur les camps nazis, sur la Shoah, sur la guerre d’Algérie,
sur la malheureuse Palestine, etc. On a pu dire que ces pages
relevaient de la poésie épique.
J’ai cherché à me doter d’un vers qui
soit capable de parler des soubresauts de l’Histoire sans tomber dans
les travers de la poésie dite engagée, c’est-à-dire sans sacrifier le
travail sur la forme au récit et à l’idée. La plupart de mes livres
contiennent au moins un écho de l’époque qu’ils évoquent. L’Histoire,
c’est la mémoire collective, il est primordial de la transmettre. Quant
à la géographie, vous avez tout à fait raison : mes poèmes naissent
toujours d’un lieu concret, qui en est un acteur essentiel.
En quoi vos
récits complètent-ils ou déplacent-ils votre travail de poète ?
La pratique de la prose est très différente de celle de la poésie. On
peut écrire un poème sur son genou, en un instant, même s’il est
ensuite retravaillé ; au contraire, écrire un roman réclame un travail
de tous les jours, long et obstiné, courant sur des mois, des années.
C’est impossible quand on a un métier très prenant : je ne suis
véritablement passé à la prose qu’après la retraite. Un même sujet peut
être abordé aussi bien en poésie qu’en prose. Dans mon roman L’Oca nera
(La Thébaïde, 2019), j’ai repris des situations que j’avais déjà
traités en poésie, en particulier sur les maquis de résistants, mais la
prose appréhende le monde de façon différente, moins synthétique que la
poésie, plus concrète, plus détaillée, plus discursive – même si, prose
ou vers, l’exigence d’écriture est la même.
CVous êtes
aussi critique et animateur de revues. Quel rôle joue cette activité
dans votre écriture ?.
C’est étrange, mais je ne suis pas sûr que la critique, qui occupe une
partie (trop) significative de mon temps, joue un grand rôle dans mon
écriture. Peut-être, en me permettant de mieux connaître la poésie
d’aujourd’hui et les courants qui la traversent, m’aide-t-elle à ne pas
me figer, à tenter de me renouveler, dans la mesure du possible ?
Quelle est,
selon vous, la place de la poésie dans l’espace public aujourd’hui ?
Elle est extrêmement marginale. De rares journaux ou hebdomadaires en
publient régulièrement quelques vers, mais la critique y est quasi
inexistante. Les grands titres se contentent, au mieux, d’une
nécrologie quand un poète reconnu meurt : quant aux vivants, qu’ils
meurent d’abord… Consacrer une page entière à un poète, de plus
étranger, comme le fait couramment Le
National, est chez nous
impensable. La seule opération d’envergure est l’affichage de poèmes
dans le métro parisien. Il y a une trentaine d’années, étant ingénieur
sur le tunnel entre la France et l’Angleterre, j’avais remarqué de
petits poèmes dans le métro de Londres. Avec un ami poète, Francis
Combes, nous avons proposé au métro parisien de faire de même. C’est
ainsi que pendant quinze ans on a pu y lire des poèmes de tous genres,
de tous pays et toutes époques, de Sapho jusqu’aux contemporains. Puis
l’opération s’est arrêtée : la poésie gênait, le transporteur voulait
afficher des chansons et du rap… Elle a repris plus tard, sans nous et,
il faut bien le dire, sans la même exigence. Le paradoxe est que la
poésie, quoique marginalisée, est extrêmement vivante. Beaucoup en
écrivent, les recueils sont nombreux, souvent publiés par de tout
petits éditeurs. Et se tient tous les ans à Paris un Marché de la
poésie très animé.
Pourquoi avoir
choisi Au Monomotapa comme
nom de site ?
Le Monomotapa est le nom d’un empire de l’Afrique australe qui fut
prospère jusqu’au XVIe siècle. En France, au siècle suivant,
il était
synonyme de pays lointain et mystérieux, pour ne pas dire imaginaire.
C’est dans ce sens que l’utilise La Fontaine dans sa fable des « Deux
amis ». À la même époque, certains livres interdits portaient comme
lieu d’impression Au Monomotapa, comme d’autres À Amsterdam ou À
Genève. Or, s’il est un royaume lointain et mystérieux, pour ne
pas
dire imaginaire, et toujours en danger, c’est bien celui de la poésie !
Et puis ce nom est si beau… J’écris Au
Monomotapa comme j’écrirais Chez
moi.
Pourquoi ce
poème, si fluide et beau :
Ne dis pas ce que tous disent – ne
fouille pas la terre – laisse en paix
les ossements – ne réveille pas
les dieux endormis – NE DIS PAS
LE SECRET PAR LA BOUCHE
Ces vers évoquent
les catacombes de Rome, qui servaient de cimetière aux premiers
chrétiens. La phrase en majuscules, qui était gravée sur un sarcophage,
m’a beaucoup frappé. On peut l’interpréter dans un sens religieux, mais
aussi de bien d’autres façons. Pour ma part, j’y vois une mise en garde
contre un vieux topos romantique, la fascination de la mort : « Laisse
en paix les ossements ». Vis !
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