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Le National, 9 juil. 2025 (page 1)

Entretien avec Godson Moulite

(Le National, 9 juillet 2025)
Le National, 9 juil. 2025 (page 2) 


De l’ingénierie au poème, quel lien intime tissez-vous entre construction et écriture ?.

L’ingénierie et la poésie ont peu de rapports immédiats, au point que beaucoup les croient antagonistes. C’est une fausse impression. Le métier ne fait rien à l’affaire. Il y a eu des poètes ingénieur, médecin, mathématicien, et même commissaire de police… Chacun a développé une pratique propre ; son expérience professionnelle y a souvent contribué – pensons à Jacques Roubaud. Ce que m’ont apporté les travaux publics, c’est d’abord une appréhension du monde, de sa réalité matérielle et humaine. J’ai beaucoup voyagé, dans des pays très différents, découvert des géographies et des sociétés variées, participé à des aventures collectives passionnantes (la construction du tunnel sous la Manche, la conception du tunnel sous les Alpes entre la France et l’Italie). Cette expérience se retrouve dans ma poésie. J’ai écrit par exemple, à l’ombre du tombeau du roi Christophe, un poème sur le port de Cap-Haïtien :

Arpentant l’océan en casque et en bottes
N’ai-je pas autrefois tracé au compas
Un port dans l’ombre d’un tombeau
De longs pieux dans la vase battus par la tempête […]

Mais il y a entre ces deux activités une relation plus significative. Je dois à ma formation scientifique une certaine rigueur et le goût des nombres, des harmonies formelles, qui font que je suis très attentif à la construction de mes livres. Tous répondent à un projet, non seulement quant au thème, mais aussi quant à la forme : les poèmes n’y sont jamais disposés dans l’ordre d’écriture, au hasard des jours, mais ils prennent place dans un ensemble organisé. Ainsi, L’Ultime Thulé (Flammarion, 2018), récit du voyage tourmenté de saint Brendan jusqu’en Amérique, au VIe siècle, a la forme d’un jeu de l’oie ; Le Voyage de Bougainville (L’Amourier, 2015) est un voyage encyclopédique couvrant les divers domaines du savoir : sciences naturelles, géographie, sciences, Histoire, philosophie – et, bien sûr, littérature. Dans ces livres, chaque poème est écrit pour occuper la place qui l’attend.

Le Voyage intérieur (Flammarion, 2023) a reçu le Grand Prix de poésie de la SGDL 2024. Que signifie ce « voyage » pour vous ?

Ce gros livre de poèmes (500 pages) a une histoire. Il y a une quinzaine d’années, sous la pression idéologique de l’extrême-droite, le président de la République a initié un débat sur « l’identité française ». C’est un sujet qui relève en partie du fantasme et qui est lourd de périls, car il a servi et peut encore servir à justifier tous les racismes. La réponse la plus intéressante est celle de Jean-Christophe Bailly, écrivain et géographe, qui a parcouru la France et en a ramené un livre de récits montrant sa grande diversité : il est impossible de lui définir une identité. Quant à moi, je me suis souvenu du livre de lecture utilisé dans les classes primaires à la fin du XIXe siècle, Le Tour de la France par deux enfants. Leur long périple est un prétexte à un cours global : géographie, Histoire, économie, Histoire naturelle, littérature, morale, toutes les disciplines y est traitées. Mon Voyage intérieur suit (à peu près) le même parcours, mais dans la France d’aujourd’hui, avec l’ambition d’en montrer la réalité. Ce voyage est aussi intérieur en ce sens que s’y mêlent des souvenirs personnels appelés par les lieux visités.

À ce propos, je voudrais souligner un point qui me tient à cœur. On ne peut limiter la poésie à rendre compte de l’expérience sensible, des joies et des peines, du microcosme intérieur, comme le romantisme en a imposé l’idée, et comme le font encore trop de poètes, sans l’amputer d’une partie essentielle de ses pouvoirs. Le poème peut tout exprimer, non seulement l’amour, la mort, la mélancolie, etc. mais aussi l’infinie diversité du monde réel. Il peut décrire une usine d’enfouissement de déchets nucléaires, s’indigner d’une injustice, admirer la perfection d’une horloge astronomique, célébrer la résistance contre le nazisme, louer piments et poissons, banqueter avec le diable, relater la construction d’un port à Cap-Haïtien : rien ne lui est interdit, rien ne lui est impossible.

Vos deux derniers recueils, Les bains-douches de la rue Philonarde (Obsidiane) et Les amours de Loris (Al Manar), paraissent en même temps. Pourquoi cette double publication ?

La concomitance des publications n’est pas volontaire ; au contraire, j’ai tout fait pour les échelonner, sans succès. Ils sont de natures très différentes. Les bains-douches est mon unique recueil de poèmes : il rassemble des notes de voyage et des bribes écartées de mes livres, retravaillés, mais qui conservent un caractère d’impromptu. Les amours de Loris, au contraire, est un livre conçu a priori, organisé. Des pages librement inspirées de L'Art d'aimer et des Remèdes à l'amour encadrent l’histoire d’amour qu’Ovide n’a pas écrite : les courts poèmes d’un échange amoureux, dont la partie féminine est laissée à l’imagination du lecteur. Ce qui rapproche les deux livres, c’est la taille des poèmes : la plupart ont cinq ou six vers – les dimensions d’un texto. Les poèmes courts sont les plus difficiles à réussir. Henri Deluy parlait de « l’embarras des formes brèves ». Chaque mot, chaque effet de rythme compte. Ordinairement, les poèmes que j’écris s’inscrivent sur une page.

L’Histoire, la mémoire, les lieux traversent votre œuvre. Quelle place donnent-ils au poétique ?

J’ai été très marqué, enfant, et je le suis encore, par les drames de la seconde guerre mondiale, que je n’ai pas connue, évidemment, mais qui a frappé ma région d’origine et une partie de ma famille. Elle a laissé des traces profondes dans mon imaginaire. De façon plus générale, l’Histoire contemporaine me touche et m’intéresse. J’ai écrit des poèmes sur les camps nazis, sur la Shoah, sur la guerre d’Algérie, sur la malheureuse Palestine, etc. On a pu dire que ces pages relevaient de la poésie épique. J’ai cherché à me doter d’un vers qui soit capable de parler des soubresauts de l’Histoire sans tomber dans les travers de la poésie dite engagée, c’est-à-dire sans sacrifier le travail sur la forme au récit et à l’idée. La plupart de mes livres contiennent au moins un écho de l’époque qu’ils évoquent. L’Histoire, c’est la mémoire collective, il est primordial de la transmettre. Quant à la géographie, vous avez tout à fait raison : mes poèmes naissent toujours d’un lieu concret, qui en est un acteur essentiel.

En quoi vos récits complètent-ils ou déplacent-ils votre travail de poète ?

La pratique de la prose est très différente de celle de la poésie. On peut écrire un poème sur son genou, en un instant, même s’il est ensuite retravaillé ; au contraire, écrire un roman réclame un travail de tous les jours, long et obstiné, courant sur des mois, des années. C’est impossible quand on a un métier très prenant : je ne suis véritablement passé à la prose qu’après la retraite. Un même sujet peut être abordé aussi bien en poésie qu’en prose. Dans mon roman L’Oca nera (La Thébaïde, 2019), j’ai repris des situations que j’avais déjà traités en poésie, en particulier sur les maquis de résistants, mais la prose appréhende le monde de façon différente, moins synthétique que la poésie, plus concrète, plus détaillée, plus discursive – même si, prose ou vers, l’exigence d’écriture est la même.

CVous êtes aussi critique et animateur de revues. Quel rôle joue cette activité dans votre écriture ?.

C’est étrange, mais je ne suis pas sûr que la critique, qui occupe une partie (trop) significative de mon temps, joue un grand rôle dans mon écriture. Peut-être, en me permettant de mieux connaître la poésie d’aujourd’hui et les courants qui la traversent, m’aide-t-elle à ne pas me figer, à tenter de me renouveler, dans la mesure du possible ?

Quelle est, selon vous, la place de la poésie dans l’espace public aujourd’hui ?

Elle est extrêmement marginale. De rares journaux ou hebdomadaires en publient régulièrement quelques vers, mais la critique y est quasi inexistante. Les grands titres se contentent, au mieux, d’une nécrologie quand un poète reconnu meurt : quant aux vivants, qu’ils meurent d’abord… Consacrer une page entière à un poète, de plus étranger, comme le fait couramment Le National, est chez nous impensable. La seule opération d’envergure est l’affichage de poèmes dans le métro parisien. Il y a une trentaine d’années, étant ingénieur sur le tunnel entre la France et l’Angleterre, j’avais remarqué de petits poèmes dans le métro de Londres. Avec un ami poète, Francis Combes, nous avons proposé au métro parisien de faire de même. C’est ainsi que pendant quinze ans on a pu y lire des poèmes de tous genres, de tous pays et toutes époques, de Sapho jusqu’aux contemporains. Puis l’opération s’est arrêtée : la poésie gênait, le transporteur voulait afficher des chansons et du rap… Elle a repris plus tard, sans nous et, il faut bien le dire, sans la même exigence. Le paradoxe est que la poésie, quoique marginalisée, est extrêmement vivante. Beaucoup en écrivent, les recueils sont nombreux, souvent publiés par de tout petits éditeurs. Et se tient tous les ans à Paris un Marché de la poésie très animé.

Pourquoi avoir choisi Au Monomotapa comme nom de site ?

Le Monomotapa est le nom d’un empire de l’Afrique australe qui fut prospère jusqu’au XVIe siècle. En France, au siècle suivant, il était synonyme de pays lointain et mystérieux, pour ne pas dire imaginaire. C’est dans ce sens que l’utilise La Fontaine dans sa fable des « Deux amis ». À la même époque, certains livres interdits portaient comme lieu d’impression Au Monomotapa, comme d’autres À Amsterdam ou À Genève. Or, s’il est un royaume lointain et mystérieux, pour ne pas dire imaginaire, et toujours en danger, c’est bien celui de la poésie ! Et puis ce nom est si beau… J’écris Au Monomotapa comme j’écrirais Chez moi.

Pourquoi ce poème, si fluide et beau :

Ne dis pas ce que tous disent – ne
fouille pas la terre – laisse en paix
les ossements – ne réveille pas
les dieux endormis – NE DIS PAS
LE SECRET PAR LA BOUCHE

Ces vers évoquent les catacombes de Rome, qui servaient de cimetière aux premiers chrétiens. La phrase en majuscules, qui était gravée sur un sarcophage, m’a beaucoup frappé. On peut l’interpréter dans un sens religieux, mais aussi de bien d’autres façons. Pour ma part, j’y vois une mise en garde contre un vieux topos romantique, la fascination de la mort : « Laisse en paix les ossements ». Vis !