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Le carnet à spirale

Ex machina

(Journal de l'Oie)

(À paraître - La Thébaïde, oct. 2022)

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Le carnet à spirale
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Ce livre à venir reproduit les deux parties du journal d'écriture de L'Oca nera : le « Journal de l'Oie » (2012 - 2014) et « Au Manitoba » (2015 - 2017).


Extraits

Journal de l'Oie

8 mars 2012. Vertige. Si l’idée allait se tarir avant de prendre forme ? Plutôt qu’une machine parfaite mais mensongère, une chronique vagabonde – le métier, la collection, et le terrible passé qui m’obsède. Une gerbe de récits noués par un lien léger : le fil des jours. Faire confiance au hasard. L’OIE SAUVAGE ?

9 mars 2012. Turin, la ville aux trois visages : la capitale de Victor-Emmanuel, la cité métaphysique de Chirico, la sombre mégapole de la FIAT. Lui donner un centre secret. Parmi tant de lieux propices qu’elle ne dévoile qu’aux flâneurs, aucun plus prompt à animer l’esprit que la serre de la Galerie Subalpine, qui conduit de l’angle des portiques de Piazza Castello à la petite place pavée où se dresse la statue équestre de Charles-Albert – là même où un soir d’hiver, posant sa joue sur celle d’une jument ignoblement fouettée, mêlant ses larmes à celles de la bête, Nietzsche a perdu la raison. Tout pourrait commencer là. Au cinéma Romano. Ou dans le cénotaphe de la Confetteria Baratti & Milano p. t. E. Ou dans la librairie du juif.

11 mars 2012. L’esprit travaille à la dérobée. Il s’applique à des images disparates, surgies à l'improviste. La librairie. Les désordres du Val de Suse. Les vicissitudes de la guerre. Ai-je déjà sans le savoir la clef de ce rébus ? À quelle fin nécessaire me mènera le livre, comme le paradis au bout du jeu de l’oie, sans que je la soupçonne encore ?

18 mars 2012. Ne pas se refuser. Dire je.

19 mars 2012. La Maddalena. Tempête de neige tardive. Dans le vallon du Clarea, les cerfs ont déchiré les écorces. Des ruisseaux courent. Narcisses et primevères pointent le long des vieux moulins. Les premières hirondelles cimentent leurs nids sous le viaduc. Deux mondes se côtoient sans se mêler. Au-dessus des vignes bouclées, les rochers mesurent le temps. L’un d’eux proclame : NO TAV.

24 mars 2012. Me voilà atteint de bilocation, comme Padre Pio, mais au lieu du Saint-Esprit, c’est Google Earth qui m’enlève à ma cellule. Aujourd’hui, visite express de Turin. J’en ai tiré un plan des lieux qui me touchent. Cela tient sur un quart de feuille.

31 mars 2012. « La Sybille de Sienne était gardienne et interprète du savoir sur le passé aussi bien que sur l’avenir. « L’historien est un prophète tourné vers l’arrière » (Walter Benjamin).

15 avril 2012. J’ai commencé hier à écrire, avec un peu de cérémonie, au stylo à plume d’or sur une feuille pliée en quatre, comme je le fais depuis que je travaille à Turin, la couvrant jusqu’aux deux bords de la fine écriture serrée de celui qui craint, s’il reprend souffle, de laisser l’idée s’échapper. La graphie est mauvaise, la plume a accroché le papier, ici et là l’encre a bavé, et ce matin, recopiant les pages sur l’ordinateur, j’ai eu du mal à me relire. Le titre posé en haut, entre parenthèses, tout le chapitre était venu d’un coup, avec une étonnante facilité. Mais c’est bien désordonné ; trop peut-être ; il faudra y mettre de la suite – sans excès : c’est l’auteur qui parle, cela autorise un peu de folie.

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3 juil. 2012. Perfidie des romanciers. Ils valent tous plus ou moins le docteur Frankenstein. D’un amour de jeunesse, d'une déesse de peinture, d’un œil miellé pris à l'une, d’un chignon romain à une autre, ils composent une héroïne plus véritable qu’aucune de celles qui les ont inspirée. Jusqu’à eux-mêmes, écrivant je, qu'ils adultèrent et métamorphosent : ne te laisse pas connaître… Il y a tant de curieux, et si habiles ; qu’un mot anodin vous échappe, vous êtes pénétrés. Vos secrets les mieux cachés, les voilà sus de tous... Non les êtres seulement, mais les lieux et les temps, en dépit de l’Histoire et de la géographie. À greffer le faux Le Roux sur Livia et les maquis du Vercors sur la TAV, est-ce que je ne fais pas de même : une oie du Dr Frankenstein ?

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4 nov. 2012. J’avance sans ordre, tout au plaisir de me dilapider. L’auteur est fantasque, le lecteur raisonnable : comment ces récits pourraient-ils les réconcilier ? Les grands livres, ce sont peut-être ceux où chacun cède assez au désir de l’autre pour que tous deux y trouvent leur plaisir.

11 nov. 2012. Vu hier au Musée des Beaux-arts de Chambéry, dans l’exposition consacrée à Laurent Pécheux (l’un de ces petits maîtres du XVIIIe que l’on oublie dans les rétrospectives, qui fut pourtant un peintre délicat et l’inventeur du néo-classicisme), une toile représentant Minerve voilée, la taille prise dans une draperie mauve, assise au chevet d’un lit où une jeune femme nue, allongée dans la pose de la Vénus d’Urbino, nous regarde en rêvant, indifférente aux leçons de sa demi-sœur, effleurant d’une main une couronne de roses et froissant de l’autre un coin de drap entre ses cuisses, tandis qu’une bande d’amours chasse au filet des colombes égarées dans les courtines. Voilà : le lecteur est Minerve, la vierge sage, et l’auteur cette courtisane abandonnée aux plaisirs de l’instant, et d’abord à celui de l’imagination, le premier des péchés.

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Au Manitoba

10 sept. 2015. La perpétuité de la Justice ne vaut pas celle des pompes funèbres et l’on avait alors scrupule à châtier les femmes : avec ses 40 morts sur la conscience, elle a pourtant fini par être libérée. Qu’est-elle alors devenue ? Décédée, dit l’état-civil, il y a moins de vingt ans, dans les Landes. C’est bien le diable, enquêtant sur place, si je n’y trouvais pas quelqu’un qui l’ait connue. Il y aurait peut-être quelques histoires friandes à exhumer…

[Sans date, feuille volante]. (Droit de suite) Mireille, la sans-gloire, cachetonnant dans les cabarets, un sourire biais aux lèvres, vocalisant des enchantements pour les êtres louches de la nuit, Mireille déchue, prisonnière au milieu des forêts, réapparaissant tout à coup au tournant de l’été 44, les lèvres pourpres et les satins pailletés du music-hall troqués contre un tailleur bourgeois et un fard discret, espionnant dans les cafés, poursuivant les anciens du maquis jusque dans le lit de leur maîtresse pour les livrer aux séides d’Oberland, puis siégeant à son côté, le front ceint d’un turban rouge, âpre et terrible, enveloppée dans les mystères, Mireille-aux-cent-ruses, interrogeant, confondant, condamnant, en ange inflexible du Jugement ; et, sa tâche accomplie, disparaissant sans laisser de trace, sinon au fond des boites bises des archives, pour la plupart interdites au commun des mortels, quand elles n’ont pas disparues elles aussi, au point que certains croient encore aux légendes qu’on colportait après-guerre : qu’elle a assassiné et sauvagement défiguré une innocente avant de lui passer sa chevalière au doigt et de la jeter dans l’Isère pour faire croire à sa propre mort, ou qu’elle a été fusillée à la Libération… En passant de registre d’écrou en registre d’écrou à partir de celui de Grenoble, on pourrait descendre le cours de ses années de prison jusqu’à Pau, où elle écrit au Garde des Sceaux l’incroyable plaidoyer qui témoigne d’une folle imagination ; la suivre encore de cellule en cellule jusqu’à la levée d’écrou finale. Puis sonder le Béarn et les Landes, en comptant sur le hasard – elle aura changé de nom pour fuir son patronyme et aura vécu cachée avant de réussir à mettre la main sur l’homme providentiel qui lui donne enfin un masque plausible et que Mireille-sept-épées, ô ironie, devienne Madame Trouette…

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12 juil. 2016. Reprise d’une des scènes sur Mireille où l’Histoire est muette. Hier, désespérant de mon invention et espérant y voler l’une des images brillantes dont elle est constellée, j’ai ouvert au hasard la vieille Bible de Maman, mon seul héritage avec quelques albums de photos des temps de Carrue et de l’immédiat après-guerre. Je suis tombé sur un passage du Livre des Rois qui raconte que deux enfants, s’étant moqué du prophète Élie, celui-ci les maudit : deux ours sortirent du bois, se jetèrent sur eux et les déchirèrent avec quarante de leurs congénères – scène vigoureuse mais hors de propos. Or, cette nuit, non moins terrible qu’Élie, Mireille est sortie de la forêt de Lente (mystérieusement transportée en Chartreuse, cent mètres au-dessus des Granges), retenant par la laisse un gros chien grondant et me dévisageant sans un mot, ses cheveux blonds sagement ramenés derrière l’oreille au peigne à grosses dents mais les traits  déviés par une rancune muette, telle que la montre l’appel à témoin des Allobroges : la honte m’a réveillé. Qui, au fond de moi, me blâme de l’avoir méconnue et honnie de toutes les façons ?

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