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De la langue



.De la langue.


Langue de chair, miel liquide, cigüe des pharaons ! la vertu est muette et les passions loquaces. plutôt aux enfançons que prépuce ou clitoris, si vous les aimez, ôtez-leur le serpent qui s’agite entre leurs dents. qui flatte et ajoute aux tourments. déformant ce qu’ils savent, inventant le reste. et les voilà pris à leurs propres mots. naïfs, extravagants. épris d’ailleurs. le cœur d’une amie ou le ciel aux voûtes emboîtées. amants, dévots sauraient-ils vivre sans ce membre atrophié ? une parole a suffi pour créer le monde. une parole pour séduire son amie et s’en rendre le maître. une autre pour la trahir. ce qui sort des lèvres est une colombe. lâchée sur les eaux, elle revient souvent corbeau.

.La langue des dévots.


Ils portent des papillotes et marmonnent Mélekh Israël. des capuchons pointus, des croix, des statues bigarrées. chantent Gloria in excelsis Deo. à peine dispersés, d’autres s’assemblent dans les rues. déploient des tapis et s’agenouillent. fins colliers de barbe, djellabas blanches. des prières au mégaphone. كَبِيرا اللّه . fuir les tentations. louer Dieu. louer sans fin. l’âme une boussole frémissante. mais un jour, tant le siècle les afflige que leur langue se convulse. la vertu qui les dévore s’exhale en flammes. le feu purifie mieux que les prières. c’est toujours le moyen-âge. des malheureux en san benito. ou dans une cage en fer pendue sur un brasier. volatilisés au milieu des chants. en serons-nous meilleurs ?

.La langue du désert.


Où est Majnûn ? al-Mutanabbī ? où le vin des savants et les buissons de roses ? la langue des amants aux 3 voyelles, aux innombrables déclinaisons ? j’ai pris 3 fois le manuel, 3 fois peiné des mois sans en toucher le tiers. j’ai cru l’avaler avec l’air en suivant de Foucault jusqu’à Tamanrasset. j’ai déposé mes babouches sous le porche des mosquées. à peine si j’ai su déchiffrer كَرَاج [garage] et ميشلان [Michelin] au mur de bourgades poussiéreuse. à l’orée du Grand Erg oriental, les yeux perdus dans le sud, j’ai envié Caillé. donnez-moi le désert, que m’irrigue le feu du ciel ! la langue nomade, je l’ai oubliée. mais j’en ai gardé le goût de l’impossible. je mourrai avec ce miel sur la langue. qui a aimé Layla et louangé les rois, peut-il finir par des impiétés ?

Gérard Cartier
(Bacchanales n° 76 -
Tirons la langue, juin 2026)


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