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La lune

L'anthologie

Et me voilà à mon tour dans la chambre obscure, un plaid sur les épaules, face au rectangle vide de la fenêtre où de grands arbres s’argentent, dressés sur le ciel piqueté d’étoiles, et sur le genou, baillant à l’envers, Les États et Empires de la Lune, dont la couverture luit faiblement dans la nuit. L’image vient de la Biblioteca reale de Turin. On y voit une terre aride et poudreuse semée d’étoiles chues qui brasillent et dans le ciel outremer, au milieu d’une myriade d’étoiles précipitées dans une traînée de feu, une lune rouge comme un soleil qui s’apprête elle aussi à tomber. Pas plus que les fables, pas plus que le conte de Cyrano et les leçons du démon de Socrate, la peur du Jugement n’a réformé personne. C’est toujours le même incessant désordre, les mêmes extravagances dignes de procès chez les Sélénites, les mêmes crimes – et partout, incessantes, les mêmes guerres, sinon que la raison est devenue sauvage et monstrueux ses moyens. Par bonheur nous reste la lune, paisible et bienveillante. Mais demain, l’un des orgueilleux qui nous gouverne, que sa puissance a rendu fou, un Musk par exemple, ne voudra-t-il pas se l’approprier et la faire servir à des fins mercantiles, nous saccageant jusqu’à notre rêve ?

Demandons la lune ! s’écrit un vieux poète, qui croit que peut revenir le siècle des Lumières. Et il montre du doigt l’astre clair qui s’enfuit, et Orion le géant, et nous sur ses épaules, qui voyons poindre l’aube et reparaître le monde turbulent, où tout ce qui est de toute éternité se déploie de nouveau. Au-delà des grands arbres, à l’orée des forêts mythologiques, s’étend le faubourg d’une ville géométrique. Des ouvriers y passent un portail de fer orné d’une affiche rouge où se lit en grandes romaines : NON. Au-dessus, dans les collines, un paysan aux joues rêches, planté dans sa cour vide, une corde lovée à ses pieds, lève les yeux vers la branche d’un grand noyer. Plus loin, sur une côte épineuse, un homme rongé par le sel, la gapette sur l’oreille, contemple son bateau rongé par la rouille. Si l’œil portait au-delà, sur la mer crêpelée d’écume, on verrait un rafiot sombrer au milieu de monstres marins et des êtres se débattre dans les vagues, fouettant l’eau sans avancer. Ailleurs, c’est encore la nuit. La lune tombe sur de hautes montagnes, ombrée d’une étrange figure (une femme à genoux dans la cendre : Séléné ?), noircissant les gouffres pour quelques spectres perdus dans les neiges et illuminant dans la plaine, dans un verger hérissé de palmiers, une forteresse au tympan gravé des mots : ADIEV MONDE. Un rayon blafard y glisse dans une lucarne, d’où un homme en turban s’évade d’un coup de talon. Au pied des murailles, des femmes aux robes tournoyantes fuient dans des ruines, leurs enfants dans les bras, poursuivies par un gros bourdon… Puis la visiteuse nocturne s’efface, Orion nous jette bas et disparaît, nous laissant en proie au monde réel, dont les formes se découpent à présent si crument qu’on en reste égaré.

Oui, demandons la lune, la charitable, demandons l’impossible. Qu’elle soit douce aux enfermés, aux enfants de Gaza, aux exilés qui errent entre deux frontières, à ceux qu’on ne voit qu’en miniature au fond des tableaux, qui font chabrot avec leur chagrin. Qu’elle nous éclaire aussi, nous qui veillons dans nos cabinets noirs, griffonnant nos pages en aveugles, fiévreux ou pusillanimes, louant un amour ou regrettant l’enfance ; nous les subtils, qui fuyons les donneurs de leçons ; les avares, qui ne parlons que de nous, ou de rien, de peur de gâter nos pages. Qu’elle nous donne sa clarté qui n’offusque pas l’œil – l’œil de la raison. Si ce monde ingrat nous est insupportable, qu’elle nous conduise à elle. Nous mettrons nos pas dans ceux de Lucien, de Kepler, de Cyrano, non pour quitter la Terre, mais pour y revenir par un détour, peuplant la lune à notre guise, en faisant un Monomotapa, une République philosophique, que sais-je, une future Océania – une page colorée peut autant, et d’avantage, que maximes et traités. L’injustice, sans doute, et la barbarie, nul conte ne pourra les abolir ; mais faisons semblant, tenons-nous en au conte pour sauver au moins l’imagination.

Gérard Cartier - Demander la lune (juin 2025)
(Trentième anniversaire des éditions L'Amourier)


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