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La grande traversée
.I.
Je rêvais d’un livre ancien romance
aux vertus désuètes Ysé enfoui
comme un chartreux au milieu des roseaux
dernière métamorphose mais le jardin
tout à coup s’efface un nom enchanteur
bruisse à la radio Lampedusa m’arrachant
aux longues palinodies de l’âge les nombres
les nombres ingrats qui mesurent le monde
quatre-vingt dans un crachotement puis douze
presque inaudibles bateau épave
cinquante-cinq miles au large de l’île
abandonnés vergogna ! impossible
mer orageuse
impossible longue fuite
à travers les périls anonymes
.II.
Je ferai un livre pauvre des mots nus
des hommes légers piéça nus desséchés
l’œil fiévreux où maraudent les mouches grises
et les mauvais sommeils fuir là-bas
fuir vers le nord et échapper à soi
au pays des longues pluies jardins
forêts et tant de choses qui n’ont ici
pas de nom colportées par satellite
hypermarchés trains rapides l’éden
doit avoir cette forme à peu près villas
de marbre étagées au-dessus des mers
où flottent demi-nues les cheveux épars
des êtres de fable qui savent des chants
voluptueux à en oublier qui l’on est
.III.
Que mon livre soit sec un désert
sillonné de pistes douteuses ils volent
accrochés aux ridelles sous les vents d’émeri
de grands ossements affleurent dans les sables
et des montagnes rouges patrie
des premiers hommes peinte dans les grottes
la main tachée de sang bouquetins
antilopes coiffées de lyres aux temps
que l’Afrique était douce et le lac Tchad
une mer au milieu des forêts de baumiers
jour et nuit sur des camions éreintés
indifférents aux lignes qui partagent la terre
et aux guerres puniques des anciens dieux
jusqu’au bord où gonflent les orages
.IV.
Non fermé sur lui-même mais un livre
qui se déplie dans un long bruissement
les mêmes mots sans cesse sans que le sens progresse
tout un trésor et tout l’ancien royaume
pour une barcasse rouillée qui hoquette
à chaque coup de vent le moteur
peine
asthmatique âpre relent
de fioul
sa trace irisée sur les vagues seul
au milieu de cent épaule contre épaule
qui pleurent piaillent pissent par-dessus bord
et spéculent dans des langues infirmes
les yeux brûlés à sonder le nord où rien
ne se montre se gagnant par l’ascèse
le pays fortuné que disent les anciens
.V.
J’écrirai mon livre sur l’eau les vagues
une à une et des mots transparents
qu’on y voie le ciel immense jusqu’au pôle
où parfois pointe une île sombre épineuse
comme une huître ou la cime des orages
les courants vagabondent la barque
dérive
silencieuse les femmes
prient
la bouche dans un linge trois jours trois nuits
livrés aux hasards une trace légère
froissant les latitudes sur les cartes marines
plus d’hydres disloquant les navires plus
dans les brisants écumeux de sirènes
mais le nom des passeurs et des chants
à voix humaine oraisons funèbres
.VI.
Un livre en façon d’incantation chasser
les esprits malheureux qui agitent la mer
vagues bouillonnantes la barque
oscille d’un bord sur l’autre des rites
immémoriaux des charmes secrets des o
nomatopées apaiser dans leur langue
les noyés sorcellerie sur les eaux
qui le mauvais œil qui appelle
les orages ce boiteux qui marmonne
des mots inconnus féticheur rien
n’y fait ni l’envoyer
par le fond ni
raser les femmes dont les yeux biglent
malheur ni les sourates du soudanais
qui trafique en vain le moteur kaput
.VII.
Mon livre est nu et lentement ondoie
l’air est liquide le sel brûle les yeux
à courtes brasses dans les vagues le corps
un long spasme fouetter la mer
sans avancer suspendu entre deux vides
au loin parfois soulevée par les flots
une coque retournée 
ou rien qu’un jerrycan les mots avalés
et recrachés
impuissants qu’on y voie
la mer jusqu’au fond vertigineuse
algues murènes chébecs barbaresques
et cent fantômes nègres enroulés
dans leurs voiles qu’a saisis le siècle
par les pieds et qui errent indolents…
Gérard
Cartier, Exolanète n°1, printemps 2025
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