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Anthologie "Sur le vif" (en serbo-croate)

Anthologie

O ЖИВОМ
Sur le vif

12 poètes français contemporains 
(traduction serbo-croate)
 


Cette anthologie “Sur le vif”, établie à la demande de Jovan Zivlak, a été publiée en serbo-croate à l'occasion du festival international de poésie de Novi-Sad 2015.

Elle donne à lire des poèmes de 12 poètes français contemporains : Jude Stéfan, Marie-Claire Bancquart, Franck Venaille, Paol Keineg, Guy Goffette, Gérard Noiret, Chantal Dupuy-Dunier, Gérard Cartier, Yves Boudier, Ariane Dreyfus, Emmanuel Moses, Sophie Loizeau.

La version française est consultable sur Calameo.



Sur le vif

Il y a belle lurette qu’il n’y a plus d’écoles littéraires en France. Ce ne sont tout au plus que des constellations lâches, souvent désignées par référence à un éditeur, comme ce fut le cas il y a cinquante ans, dans le domaine de la prose, pour le nouveau roman ‒ dont, l’éclat de la nouveauté dissipé, au-delà de quelques références communes, c’est la singularité de chaque auteur qui frappe. Les écrivains d’aujourd’hui n’éprouvent plus le besoin de se liguer pour défendre leur conception de la littérature, les affinités qui peuvent les lier ne se muent plus en chapelles, en cénacles, en sectes, et c’est tant mieux. Les lecteurs français se trouvent face à un éparpillement de tempéraments et d’écritures, une vaste galaxie d’auteurs solitaires, chacun avec sa couleur propre, son éclat, sa période ‒ et sa distance à notre monde.

C’est particulièrement vrai en poésie, où le paysage contemporain est extrêmement éclaté. Après une longue période d’excessif formalisme, dans les années 70-80, qui a vu les arrières-petits-fils de Mallarmé imposer une conception sèche et souvent hermétique de l’écriture au nom du primas de la forme et du rejet du lyrisme, accusé de tous les maux (« le moi est haïssable ») ‒ en partie à raison ‒, après donc une sorte de glaciation qui a pu donner l’illusion qu’en France la poésie était morte (on l’a même déclarée « inadmissible »), le dégel a produit une floraison d’écritures d’une extrême variété.



Difficile, parmi tant de voix divergentes et souvent passionnantes, de n’élire qu’une douzaine de poètes. Même en prenant le parti de se laisser conduire par ses seuls goûts (en la matière, on le sait, il n’y a pas d’objectivité), la place manque forcément. Plutôt qu’un impossible panthéon, plutôt même qu’une anthologie privée, cette sélection propose un éventail des manières et des thèmes qui composent la poésie française vivante.

J’ai choisi de ne pas m’en tenir aux poètes consacrés ou qui ont déjà derrière eux une œuvre très significative, et d’ouvrir cette anthologie aux générations suivantes, dans lesquelles j’ai retenu des poètes que tout semble opposer, l’allure comme l’inspiration, mais qui témoignent d’une belle invention ‒ en renonçant de ce fait à des poètes qui sont presque déjà des classiques, comme Philippe Jaccottet ou Yves Bonnefoy, qu’on peut facilement lire dans d’autres ouvrages. L’éditeur m’a demandé de me joindre à la petite cohorte des poètes que j’avais choisis, ce que j’ai fait non sans scrupules ‒ mais l’ours ne boude pas le miel, dirait le fabuliste.

Je me rends compte, mais un peu tard, que les femmes sont ici moins nombreuses que les hommes. Ce travers est finalement assez significatif. Si les femmes occupent aujourd’hui une place importante dans la littérature française, à égalité avec les hommes, la chose est relativement récente ‒ si j’avais absolument voulu maintenir la parité, les poètes femmes proviendraient surtout des plus jeunes générations. Du reste, peu importe : si, dans une certaine mesure, l’expérience de la vie est différente selon le sexe, il n’y a pas d’écriture à proprement parler féminine, comme on le sait.



Les thèmes abordés sont ceux de toute la poésie depuis ses origines. L’amour et la mort s’y taillent la part du lion ‒ l’amour surtout. Qu’une secte furieuse s’avise de brûler tous les poèmes d’amour, nos bibliothèques seraient bientôt aux trois-quarts vides. Un autre thème récurrent est l’écriture (son but, sa forme, sa manière, voire ses petites manies) ; tous les poètes choisis y sacrifient peu ou prou : c’est le tropisme moderne. On notera un certain désintérêt pour la chose publique, la société, la politique, l’Histoire. C’est sans doute l’une des séquelles des années formalistes. Mais on voit aujourd’hui de jeunes poètes s’intéresser de nouveau au monde et, en particulier, réinvestir le champ historique, sous des formes très variées, qui vont de la brève notation à des écritures ambitieuses proches de l’épopée.

La variété des écritures n’empêche pas l’existence de certaines inclinations assez largement partagées. Je me contenterai d’en citer deux, toutes deux conçues comme antidote au lyrisme. La première est une fascination pour le fragmentaire, l’inachevé ‒ ce qu’on pourrait qualifier d’esthétique des ruines ‒, qui se manifeste par l’introduction du blanc dans les vers, la dispersion des mots sur la page (Yves Boudier), voire l’écriture aux ciseaux, etc. dont l’effet peut être renforcé par de fréquentes ruptures de sens (syncopes, non-dits). La seconde inclination est le recours à la prose, qui s’introduit en poésie sous des formes très diverses : prose-poésie, prose dense (Franck Venaille) ou découpée, parfois en alternance avec les vers, etc. Ces réflexions, très sommaires, n’ont d’autre but que d’aider à la compréhension de certains des poèmes choisis ‒ j’ai toutefois veillé à éviter ceux qui ne passeraient qu’avec difficulté dans une autre langue.



Quelques mots enfin sur l’organisation de l’anthologie. Plutôt que l’ordre alphabétique, qui gomme les tendances propres à chaque génération, les poètes y sont présentés dans l’ordre dicté par l’état-civil. J’ai choisi d’accorder à tous à peu près le même nombre de pages, quelque soit leur parcours et leur reconnaissance, choix arbitraire mais qui permet de présenter chaque poète dans sa diversité, avec les nuances de son écriture.

Par nécessité, les poèmes choisis sont souvent extraits d’ensembles plus vastes. Je n’ai pas toujours pu le signaler de façon adéquate.

Que ce choix, avec ses partis-pris et ses lacunes, soit une invitation aux amoureux de la poésie, et aux traducteurs, à poursuivre par eux-mêmes l’exploration des œuvres présentées et, au-delà, de la poésie française vivante.


Extraits


Jude Stéfan

généalogies

et je dis merci à Marie Loquet aux
robes en laine pour l’Espagnol et
je dis merci à Scartanezzi à Trieste
pour le Latin à ses lunettes cerclées et
je dis merci à miss Hardwick (sheep et ship
sous la pergola) pour l’Anglais et merci
à George et Trakl dans le texte pour l’
Allemand et encore merci aux colères
du jésuite Thébaldo pour le Grec au bleu
fascicule en verbes irréguliers et je dis
merci à mademoiselle Odartchenko pour le
Russe son maintien de vierge constipée et
merci à Racine et Littré pour le festoyant
Français



Marie-Claire Bancquart

Nous sommes écrits très serrés
dans notre corps, et jusque sous la peau.

Lignes de tout notre être
qui restent encloses, calligrammes prisonniers,

car il n’est pas un mot qui puisse
sorti de nous
modifier le plus mince fragment de paille.




Franck Venaille

l'épitaphe Venaille

Désertion / déserteur j’avance dans le même
Mouvement Dans la même angoisse que
Ceux qui Tombent & se relèvent plus amers
Encore Ne me regardez pas, bien-aimée Il
Faut, je crois Il faut que nous conservions
Nos distances l’un envers l’autre Il le faut
Vous me voyez dans le Pavillon des Incura-
Bles Puis-je en rire nerveu-se-ment sous
Mon masque ? J’attends tout de vous J’en-
Tends tout de la mélodie que produit votre
Robe sur le sol cimenté La soie pour moi.
Pout tous les autres, des draps rêches Ô
Votre beauté sauvage me rongera les os.



Paol Keineg

N’aurons-nous donc vécu
que pour la vivre de loin,
assis sur le talus et la digue,
gens de terre en bord de mer,
gens de terre et de cochonnerie ?
À nos pieds la mer encore
une fois nous laisse,
maussades, vaquer à nos
ménageries mal léchées.



Guy Goffette

Les proies

Les villages de schiste sombre et froid
laissent courir aussi des filles aux lèvres peintes
et souvent le poing des vieux laboureurs s’écrase
sur la table de l’unique bistrot
élargissant d’un coup l’espace de l’attente
où la lumière se rassemble, frileuse
et comme prise au piège d’une lampe
mais il est midi à peine et dans la rue
un chat guette une proie que personne ne voit



Gérard Noiret

Les amants

Chaque matin, le nu de 7h01 traverse le couloir.
Lui, de la cuisine, tourne les yeux
afin de saisir au vol cet éclair.
Le prodige accompli, les empreintes
s’évaporant sur le carrelage, il boit son café
et n’a aucun mal
à imaginer Sisyphe heureux.



Chantal Dupuy-Dunier

Le jardin semble une rizière.
L’eau dévale des terrasses
envahies par les herbes hautes.

Du lys,
on aperçoit les têtes blanches
        au milieu des orties.
Les framboisiers barrent les allées.
Partout, des orpins migrateurs.

Comment écrire ?



Gérard Cartier

La mer est visqueuse            le cargo peine
Chargé de ciment            au loin dans l’est
Les hommes redevenus sauvages
Ajustent la montagne au bout de vieux fusils
Restes des caisses trafiquées autrefois
Par quelque aventurier français

Si loin de la vérité          leurs jardins changés
Contre ceux de fruits amers...



Yves Boudier

Des bandes d’enfants assombrissent la voûte
des ponts

                              recroquevillés
                              sans sommeil

                              la fureur patiente
                              les morsures s’aiguisent

dans les têtes          brûle la liste des griefs

Rien n’est plus
défendu

                              « …bonheur et verre tôt se brisent »



Ariane Dreyfus

« La confiance ça s’apprend »

Il ne bouge plus pour essuyer son corps nu
Tout près de la serviette le sexe
Reste humide avec ses plis et lourd

La serviette est très rose et elle pend
Épaisse et belle
Quelqu’un le voyant
Ajouterait sa langue à l’instant



Emmanuel Moses

Les amants

Boire, boire et boire encore
Non pas pour se concilier Dieu ou la nature
‒ On s’en soucie peu
Non pas pour dissiper le voile de la mélancolie
Mais pour jaillir et remplir le monde
Comme Omar Khayam et Hafez
Comme Goethe le fruit des vendanges de mille huit cent onze
Comme l’ivrogne à la face luisante
Qui offre son sourire immuable à la création
Boire et se transformer
S’élever dans la métamorphose



Sophie Loizeau

Ex-voto

ex-voto suscepto
par l’intercession de Sainte-O. je  fus délivré de mon impuissance
chronique reçois ici trois fois et publiquement ces humbles phallus en
cire en bois et en terre cuite gages de ma reconnaissance éternelle
en te donnant ce crapaud mon épouse ne fait pas moindre offrande elle
dont tu as guéri du même coup la maladie nerveuse



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