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Anthologie "Sur le vif" (en serbo-croate)

Anthologie

EN VIVO
Sur le vif

15 poètes français contemporains 
Traduction espagnole de Lucía Dorin & Bárbara Poey Sowerby

Présentation de Luisa Futoransky
 


Cette anthologie “Sur le vif”, établie à la demande des éditions Leviatán (Buenos Aires), est publiée en version espagnole seulement.

Elle donne à lire des poèmes de 15 poètes français contemporains : Jude Stéfan, Marie-Claire Bancquart, Paul Louis Rossi, Lionel Ray, Franck Venaille, Marie Étienne, Paol Keineg, Guy Goffette, Gérard Noiret, Jean-Paul Michel, Chantal Dupuy-Dunier, Gérard Cartier, Ariane Dreyfus, Emmanuel Moses, Sophie Loizeau.

La version française est consultable sur Calameo.



Sur le vif

Il y a belle lurette qu’il n’y a plus d’écoles littéraires en France. Ce ne sont tout au plus que des constellations lâches, souvent désignées par référence à un éditeur, comme ce fut le cas il y a cinquante ans, dans le domaine de la prose, avec le nouveau roman ‒ dont aujourd’hui, l’éclat de la nouveauté dissipé, au-delà de quelques références communes, c’est la singularité de chaque auteur qui frappe. Les écrivains n’éprouvent plus le besoin de se liguer pour défendre leur conception de la littérature, les affinités qui peuvent les lier ne se muent plus en cénacles, en chapelles, en sectes, et c’est tant mieux. Les lecteurs français se trouvent face à un éparpillement de tempéraments et d’écritures, une vaste galaxie d’auteurs solitaires, chacun avec sa couleur propre, son éclat, sa période ‒ et sa distance à notre monde.

C’est particulièrement vrai en poésie, où le paysage contemporain est extrêmement éclaté. Après une longue période d’excessif formalisme, dans les années 70-80, qui a vu les arrières-petits-fils de Mallarmé imposer une conception sèche et souvent hermétique de l’écriture au nom du primas de la forme et du rejet du lyrisme, accusé de tous les maux (« le moi est haïssable ») ‒ en partie à raison ‒, après donc une sorte de glaciation qui a pu donner l’illusion qu’en France la poésie était morte (on l’a même déclarée « inadmissible »), le dégel a produit une floraison d’écritures d’une extrême variété.



Difficile, parmi tant de voix divergentes et souvent passionnantes, de n’élire qu’une quinzaine de poètes. Même en prenant le parti de se laisser conduire par ses seuls goûts (en la matière, on le sait, il n’y a pas d’objectivité), la place manque forcément. Plutôt qu’un impossible panthéon, plutôt même qu’une anthologie privée, une sélection faite avec le souci de manifester la variété des manières et des thèmes qui constituent aujourd’hui la poésie française.

J’ai choisi de ne pas m’en tenir aux poètes consacrés, ou qui ont déjà derrière eux une œuvre très significative, et d’ouvrir cette sélection aux générations suivantes, parmi lesquelles j’ai retenu des poètes que tout semble opposer, l’allure comme l’inspiration, mais qui témoignent tous d’une belle invention ‒ en renonçant de ce fait à des poètes qui sont presque déjà des classiques, comme Philippe Jaccottet ou Yves Bonnefoy, que l’on peut lire facilement dans d’autres ouvrages. L’éditeur m’a demandé de me joindre à la petite cohorte des poètes que j’avais choisis, ce que j’ai fait non sans scrupules ‒ mais l’ours ne boude pas le miel, dirait le fabuliste.

Je me rends compte, un peu tard, que les femmes sont ici moins nombreuses que les hommes. Ce travers est finalement assez significatif. Si les femmes occupent aujourd’hui une place importante dans la littérature française, à égalité avec les hommes, la chose est relativement récente ‒ si j’avais absolument voulu maintenir la parité, les poètes femmes proviendraient plutôt des plus jeunes générations. Du reste, peu importe : si, dans une certaine mesure, l’expérience de la vie est différente pour les hommes et les femmes, il n’y a pas d’écriture à proprement parler féminine, comme on le sait.



Les thèmes abordés sont ceux de toute la poésie depuis ses origines. L’amour et la mort s’y taillent la part du lion ‒ l’amour surtout. Qu’une secte furieuse s’avise de brûler tous les poèmes d’amour, nos bibliothèques seraient bientôt aux trois-quarts vides. Un autre thème récurrent est l’écriture (son but, sa forme, sa manière, voire ses petites manies) ; tous les poètes choisis  y sacrifient peu ou prou : c’est le tropisme moderne. On notera un certain désintérêt pour la chose publique, la société, la politique, l’Histoire. C’est sans doute une séquelle des années formalistes. Mais on voit aujourd’hui de jeunes poètes s’intéresser de nouveau au monde et, en particulier, réinvestir le champ historique, sous des formes très variées qui vont de la brève notation à des écritures ambitieuses proches de l’épopée.

La variété des écritures n’empêche pas l’existence de certaines inclinations assez largement partagées. Je me contenterai d’en citer deux, toutes deux conçues comme un antidote au lyrisme. La première inclination est une fascination pour le fragmentaire, l’inachevé ‒ ce qu’on pourrait qualifier d’esthétique des ruines ‒, qui se manifeste par l’introduction du blanc dans les vers (Paul Louis Rossi, entre autres), la dispersion des mots sur la page, l’écriture aux ciseaux de Jean-Paul Michel, etc. dont l’effet peut être renforcé par  des ruptures du sens (syncope, non-dit). La seconde inclination est le recours à la prose, qui s’introduit en poésie sous des formes très diverses : prose-poésie (Marie Étienne), prose dense (Franck Venaille) ou découpée, parfois en alternance avec les vers, etc. Ces réflexions, très sommaires, n’ont d’autre but que d’aider à la compréhension de certains poèmes ‒ j’ai veillé à éviter ceux qui ne passeraient qu’avec difficulté dans une autre langue.



Quelques mots enfin sur l’organisation de l’anthologie. Plutôt que l’ordre alphabétique, qui gomme les tendances propres à chaque génération, les poètes y sont présentés dans l’ordre dicté par l’état-civil. J’ai choisi d’accorder à tous, quelque soit la reconnaissance dont ils bénéficient, à peu près le même nombre de pages ‒ choix arbitraire mais qui permet de présenter chaque poète dans sa diversité, avec les nuances de son écriture.

Par nécessité, les poèmes choisis sont souvent extraits d’ensembles plus vastes. Je n’ai pas toujours pu le signaler de façon adéquate.

Que ce choix, avec ses partis-pris et ses lacunes, soit une invitation aux amoureux de la poésie, et aux traducteurs, à poursuivre par eux-mêmes l’exploration des œuvres présentées et, au-delà, à la poésie française vivante.


Extraits


Jude Stéfan

généalogies

et je dis merci à Marie Loquet aux
robes en laine pour l’Espagnol et
je dis merci à Scartanezzi à Trieste
pour le Latin à ses lunettes cerclées et
je dis merci à miss Hardwick (sheep et ship
sous la pergola) pour l’Anglais et merci
à George et Trakl dans le texte pour l’
Allemand et encore merci aux colères
du jésuite Thébaldo pour le Grec au bleu
fascicule en verbes irréguliers et je dis
merci à mademoiselle Odartchenko pour le
Russe son maintien de vierge constipée et
merci à Racine et Littré pour le festoyant
Français



Marie-Claire Bancquart

Nous sommes écrits très serrés
dans notre corps, et jusque sous la peau.

Lignes de tout notre être
qui restent encloses, calligrammes prisonniers,

car il n’est pas un mot qui puisse
sorti de nous
modifier le plus mince fragment de paille.




Paul Louis Rossi

Casida de l'amoureuse...

Par le creux de l’oreille ouverte
rendez-moi sourde et que je pénètre

Dans votre bouche fermée afin de
saisir l’âcre salive de vos pensées

Rendez-moi aveugle pour que je voie
l’épaisseur de votre ombre penchée

Sur le bois de mon lit rendez-moi
muette et la langue exaspérée

De mon désir nous conduise dans
le champ des blés coupés courts

Ah ! le goût ne peut me venir
à cet instant de vous haïr

Rendez-moi insensible et que j’éprouve
la douleur impuissante de votre regard



Lionel Ray

Comme un château défait

Passagers du silence,
        oiseaux dans le bleu unanime,
                    jaillissant par salves et nuées !

Voyelles avec des cris !
        c’est avec vous pourtant

               qu’on a construit
           et que, depuis toujours
on accompagne le Temps.



Franck Venaille

l'épitaphe Venaille

Désertion / déserteur j’avance dans le même
Mouvement Dans la même angoisse que
Ceux qui Tombent & se relèvent plus amers
Encore Ne me regardez pas, bien-aimée Il
Faut, je crois Il faut que nous conservions
Nos distances l’un envers l’autre Il le faut
Vous me voyez dans le Pavillon des Incura-
Bles Puis-je en rire nerveu-se-ment sous
Mon masque ? J’attends tout de vous J’en-
Tends tout de la mélodie que produit votre
Robe sur le sol cimenté La soie pour moi.
Pout tous les autres, des draps rêches Ô
Votre beauté sauvage me rongera les os.



Marie Étienne

Lettres d'Idumée

Je vous écris : Embrasse-moi, embrasse-moi.
Parfois je crois vous voir : sur la paroi, vos mains ouvertes. Je crie et je m’endors.
Sous la falaise, la mer, le rivage recouvert de bateaux, et les morts, asphyxiés par le sel.
Dans les rues, dans les parcs, les prêtres chantent des cantiques, assemblés en cortèges que je parcours des yeux. Ils ramassent les poissons pour soutenir les orphelins.
Le temple est vide. Les nuages sont grattés par le ciel. Où êtes-vous ? Je suis perdue. La folie escalade ma gorge. Je demeure entre sable et sel, je me débats contre l’épuisement, toutes ces choses qui parlent pour vous.
Je marche. Je vis dans un endroit du monde qui est le centre de ma peur.



Paol Keineg

N’aurons-nous donc vécu
que pour la vivre de loin,
assis sur le talus et la digue,
gens de terre en bord de mer,
gens de terre et de cochonnerie ?
À nos pieds la mer encore
une fois nous laisse,
maussades, vaquer à nos
ménageries mal léchées.



Guy Goffette

Les proies

Les villages de schiste sombre et froid
laissent courir aussi des filles aux lèvres peintes
et souvent le poing des vieux laboureurs s’écrase
sur la table de l’unique bistrot
élargissant d’un coup l’espace de l’attente
où la lumière se rassemble, frileuse
et comme prise au piège d’une lampe
mais il est midi à peine et dans la rue
un chat guette une proie que personne ne voit



Gérard Noiret

Les amants

Chaque matin, le nu de 7h01 traverse le couloir.
Lui, de la cuisine, tourne les yeux
afin de saisir au vol cet éclair.
Le prodige accompli, les empreintes
s’évaporant sur le carrelage, il boit son café
et n’a aucun mal
à imaginer Sisyphe heureux.



Jean-Paul Michel

Meditatio italica

Le front encore chaud du soleil osque
‒ dimanche d’avril devant la baie ‒
dans la rumeur mélangée des âges
savourant une sensation neuve
‒ du temps, dans la lumière ‒
la tête pleine des catastrophes
condensées en ce bref espace
métaphore ‒ sans désespoir, pourtant ‒
d’un violent besoin d’être
l’esprit occupé de l’image
de ce beau Centaure touché au cœur
d’une flèche à l’empennage finement travaillé
‒ vu au magasin des copies, sur le site des fouilles
et dont je me promets ce soir
de voir demain le modèle
au Musée National.



Chantal Dupuy-Dunier

Le jardin semble une rizière.
L’eau dévale des terrasses
envahies par les herbes hautes.

Du lys,
on aperçoit les têtes blanches
        au milieu des orties.
Les framboisiers barrent les allées.
Partout, des orpins migrateurs.

Comment écrire ?



Gérard Cartier

La mer est visqueuse            le cargo peine
Chargé de ciment            au loin dans l’est
Les hommes redevenus sauvages
Ajustent la montagne au bout de vieux fusils
Restes des caisses trafiquées autrefois
Par quelque aventurier français

Si loin de la vérité          leurs jardins changés
Contre ceux de fruits amers...



Ariane Dreyfus

« La confiance ça s’apprend »

Il ne bouge plus pour essuyer son corps nu
Tout près de la serviette le sexe
Reste humide avec ses plis et lourd

La serviette est très rose et elle pend
Épaisse et belle
Quelqu’un le voyant
Ajouterait sa langue à l’instant



Emmanuel Moses

Les amants

Boire, boire et boire encore
Non pas pour se concilier Dieu ou la nature
‒ On s’en soucie peu
Non pas pour dissiper le voile de la mélancolie
Mais pour jaillir et remplir le monde
Comme Omar Khayam et Hafez
Comme Goethe le fruit des vendanges de mille huit cent onze
Comme l’ivrogne à la face luisante
Qui offre son sourire immuable à la création
Boire et se transformer
S’élever dans la métamorphose



Sophie Loizeau

Ex-voto

ex-voto suscepto
par l’intercession de Sainte-O. je  fus délivré de mon impuissance
chronique reçois ici trois fois et publiquement ces humbles phallus en
cire en bois et en terre cuite gages de ma reconnaissance éternelle
en te donnant ce crapaud mon épouse ne fait pas moindre offrande elle
dont tu as guéri du même coup la maladie nerveuse



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