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L'ultime Thulé

Jeu de l'oie
(A paraître : Flammarion, mars 2018)
Accès au jeu de l'oie

Jeu de l'oie en ligne

L'ultime Thulé est inspiré de la Navigation de Saint Brendan, un manuscrit latin du haut moyen-âge, qui a nourri le mythe de la découverte de l'Amérique par des moines irlandais au VIe siècle. La légende a connu au moyen âge une diffusion considérable – il en existe des versions dans toutes les langues européennes. Entre l’an mil et la navigation de Colomb, les géographes dessinent à l’ouest, sur leurs cartes marines, des Magnae Insulae Beati Brendani ou un Paradis des Saints. Et tandis que les lettrés rêvent d’imrama devant la mer profonde, les aventuriers affrètent des navires. Mille ans après le moine irlandais, alors que l'Amérique est découverte et possédée, l’île de Brendan, la non-trouvée, fait encore l'objet de rivalités, et même de traités et d'actes de cession. L'Espagne arme des expéditions pour la rattacher à l’empire. On la cherche longtemps dans les parages des Canaries, de Madère, au large des Orcades... Puis tout se perd, rêve et littérature. C’est cette légende que L'ultime Thulé revisite, en l’ajustant à notre siècle et en lui donnat la forme d'un jeu de l’oie : la mer est jalonnée de hasards ; on peut n’atteindre jamais l’ultime Thulé ‒ il est des songes inféconds ou désastreux.

Pour ceux que le chahut des dés dans le cornet agace, une version en ligne
permet de faire le voyage en tirant des dés virtuels : cliquer sur les dés.

Récit de l'écriture (Secousse n°20, nov. 2016)


Extraits

   
 
 



Le récit sur la lande


.1.

Il naquit des marais           dit le latin           aux bords de la Lee           dernier d'une longue lignée           semée par pénitence           au milieu des eaux croupies           aussi fut-il           plus que tous abstinent           et subtil


Sur un tertre isolé           souvent           éprouvant sa vertu           immobile           un cercle de pierre           il restait à méditer           dans le vent du large           loin des 3000           qui le tenaient pour père           à peu près


Je vois LA LANDE frissonner           roseaux et bruyères           toutes les couleurs           les odeurs mêlées           j'entends           cousant les herbes           l’aiguille des fauvettes           et l’imprécation au loin           des galets


Tous les mots           justes et iniques           tous les actes           construire voyager           calculer les astres           assez jeûné           seul à ma table au milieu des livres           et rêver devant la mer           patrie           des mystères


.13.

Juillet domhnach chrom dubh dernier dimanche
sentier rituel vers le sommet du mont
de place en place un signe érodé par le temps
o perdre à jamais le chemin du retour
au flanc d’une falaise dans les ardoisières
BVM       la grotte de Brendan
dans la pénombre une vierge pâle
prendre sa place et voler d’âge en âge
oubliant qui l’on est       l’océan
au fond des yeux       plus tard devant les vagues
longue absence       ni aile ni voile rien qui vive
la trace d’une OIE sur la laisse bistre
et le ciel délicat des maîtres vénitiens
plus poignante la beauté nue
il n’en restera rien 2 lignes dans le carnet
dont se faire après longtemps un paradis
le dard de l’abeille reste dans la chair
et l'envenime       le soir au O'Shea's-Bar
noyé dans la brume       l’âcre effluve
de la Beemish et le tabac gris       on raconte
l’épopée du saint dans une langue perdue
mieux que le latin       les 14 et le pays de l’ouest
simple et belle comme au tin whistle



.16.

À nous LA MER et les longues solitudes
le ciel tournant sans boussole       les oiseaux
entre 2 vertiges       leurs traces ténues
frères dans le brouillard des manuscrits
des minuscules carolines       fous et gwélans
poursuivant de leurs âpres sermons
qui s’aventure au-delà de lui-même
en esprit       ou dans ce faible corps souffrant
cherchant ce qui peut-être n’est pas       la beauté
le bonheur       ou la terre de promission
qu’importe le nom et la chose       à qui
ce feu brûle tout       qui de l’épaule écarte
les pauvres vertus cardinales       prudence
et tempérance       et va sans céder       conspué
par le vent       ou le siècle       se donnant
à ce qui fuit       sans cesser d’espérer       comme
à une femme       à nous donc qui ne sommes
plus dignes de ce don       à nous cette mer
indomptée...




Mer d'Écosse


.19.

Au creux d’un vallon une sente      prêles
fougères aux genoux oseille en graines
sous la falaise un long mur       forteresse
au toit herbeux        aux salles désertes
le vent seul à gémir dans l’œil des cheminées
lits nuptiaux côte à côte       habits mêlés
tout à tous       une UTOPIA du nord
décimée par la fièvre et les jalousies
aux murs parmi les armes de riches bijoux
qui hier au cou laiteux d’une beauté
célébraient la vie       dans les caves des caques
et des foudres de bière plus que la soif
ils s'étonnent          affligés          plaignant
          ceux qu’ont ruinés leurs passions
et recréent l’île       une table et des feux
accoudés sous les gemmes       taciturnes
errer quelques saisons parmi les apparences
le pas léger plus que l’herbe et la neige
puis mourir au milieu des mers sans laisser
trace aucune       les os dispersés par les pluies
les oiseaux       le nom orgueilleux qui nous fait
rendu à la tourbe       vanité le voyage
vanité les plaisirs et la mélancolie       répété
d’âge en âge       in æternum


.25.

Saison flottante       rien pour fixer la mer
emportés dans la brume       la main puissante
          du grand courant atlantique
                    après 10 jours      au nord
des îles parallèles       longues scies mobiles
l’Hibernia rue sur les eaux déchiquetées
comme un taureau ivre dans un pré d’orties
des rives abruptes sous les vapeurs de sel
et à l’ouest       tirant en biais les longues rames
une baie en corne d’abondance       ici
désert parfait       monts nus et gâtines
          s’essayer à vivre       B&B
une maison rouge au milieu des landes
minces ruisseaux étangs en chapelets
et innombrables au flanc des collines
de grasses brebis paissant les brouillards
hautes comme des ânes       les peuples du norois
ont eux aussi leur Arcadie       une île vierge
perdue sous l’horizon       où les exégètes
qui préfèrent aux légendes la géographie
ont cru reconnaître VÁGAR la petite Féroé
fabuleuse aussi bien       grasse divinité
dans les bras du nord


.31.

Multitude d’OISEAUX tournoyant dans le vent
visitant les voyageurs       comme si l’homme
n’était pas démêlé des ordres animaux
fous de Bassan macareux fulmars boréaux
kakakakaka       pluviers de neiges
          sternes paradis       et sur un mât
un oiseau inconnu des Histoires Naturelles
face ronde flancs mouchetés aile longue
battant de biais comme un éventail       mi-oie
mi-effraie       à graver au frontispice
d’un Voyage du Nord       paperolle au bec
déroulé en longues volutes       ha io hou
          chant mélodieux secoué de sanglots
où affleurent des mots indistincts      comme
dans une langue ancienne       aliorum qui fuerunt
dont sans percer le sens on reste troublé
attisant la nostalgie qui nous tient lieu de vie
          oui plus beau ce qu’on ne comprend pas
le clerc de Saint-Évroult       ayant lu Denys
et Scot Érigène       y entendit gémir
les âmes dans les limbes       quant à moi
avec le peu de sens qui me reste
quelle sagesse oubliée



Les 40e


.38.

Ensemble au RÉFECTOIRE           dans une niche           une fontaine           trouble et odorante           ils s'assoient à la cloche           longue table vide          à la cloche           des pains blancs comme la joue           des racines exquises           et des poissons de roche           ils se réjouissent           l’un à l’autre mêlés           à la cloche un pichet           Saint-Cyran           de la main les exhorte           vin de palmes           gâteaux d'olives           rien qui agace ou dépite


Bénie la bouche           qui loue sans décevoir           bénie           la langue           qui tourne et se plie           sans expulser l’air           et donne en silence           si claire           preuve de l’existence           cardons           aubergines           mieux           que la métaphysique           rougets aux olives           une rhétorique           qui n’admet pas dispute           et de petits pains sous la cendre           à chaque bouchée           pour se rappeler sa fin           comme           aux sermonnaires           l’hélas           et la basse continue


.42.

Aucune voix           aucun bruit           sinon le souffle des corps endormis           & au loin           la rumeur de la mer           muette la nature           muets           tous les êtres           si l’un est tenté           il le dit en son cœur           si le besoin le presse           ses mains le servent           mieux           que les lèvres           & la cire           traçant en silence           dans les airs           son désir


Jamais           en aucune saison           la voix humaine           le bruit des lèvres jamais           ni de la gorge rien           sinon des chants           à genoux dans la nuit           volés aux vents           rien         comme LE SILENCE           ne guérit les passions           le corps assoupi           une tombe           ni ne chasse           les tentations           qui errent           alentour           sur la mer



.44.

Étouffer la chair bavarde et oublier le siècle
accoudé au versant d’un temple-montagne
immobile       le proche et le lointain
si beau si divers le monde       les pins
frémissant sous la brise les monts a tempera
          sur la mer les nuages mobiles
rêvant sans entrave au penchant de l’été
un paradis tangible       une main glissée
          dans LE LIVRE D’OR PUR
comme un jeune homme dans la robe
de son amie       et tandis que sur sa sphère
le ciel s’obstine à tourner       croire un instant
          au bonheur       au crépuscule
l’esprit obscurci par trop de beauté
          se renfermer dans ses murs
un vin clair et une brassée d’herbes
dont honorer une idole pensive       nez droit
front haut toison crêpelée       et pour elle
chercher sans se lasser la langue secrète
qu’épèlent dit Al-Aziz anges et oiseaux
un seul mot       fait de tout l’alphabet



Mers du tropique


.55.

Plus le poème avance disait Hikmet
plus je doute       pour la première fois
mon livre me tient tête       je n’y suis plus
le maître       il me domine et malgré moi
trace son chemin      plume tyrannique
courant sur les pages       aux prisons de Bursa
de ses Paysages humains       tout le siècle
jeté dans sa cellule depuis l’Indépendance
encyclopédie de la Turquie moderne
au lieu que je fais d’un vieil âge ma geôle
40 pages de grimoire       des demi-saints
des îles perdues       volant dans l’inquiétude
au latin douteux des moines hiberniens
ma BRENDANADE       100 fils enchevêtrés
mais je n’avais pas tâté de tout
tout hasarder tout concevoir       de tout paroler
des mots si simples qu’ils toucheront le cœur
abrégé du monde       la mer et ses îles
les herbes les oiseaux philosophie naturelle
et des vagabonds à notre image       arrachés
à l’océan des siècles      le crâne bosselé
de terribles chimères      qui plus violentes
renaissent aujourd’hui aux pays d’Hikmet
et de d’Alembert


.56.

LES ÎLES           en jouir vitement           un pré creux sous la cote des vents           boire aux sources           s’approprier la terre           labdes salées forêts           le ciel passe           le corps s’allège           mais bientôt          rêvant au sommet des collines           si pur l'été           au loin           sur l’océan profond           une terre courbe           par instants           comme           la bosse           d’une baleine           repartir vitement           mobiles sur les eaux mobiles           où ne savent pas           les cartes


Les îles           chercher à l’aventure           les mâts oscillent           nuages           étoiles ambulantes           les jours sur un long bâton           7 par 7           le soir parfois           un oiseau inconnu           criant au passage           le nom d’un pays caché           parfois           sur les vagues           un bois flotté           et longtemps           des odeurs pénétrantes           si suaves           que la nuit           sous son banc           endormi           au pied des mâts bruissants           on peut croire           posséder son désir


.63.

Ils courent sous les vents           NORD-NORD-OUEST           chacun à son emploi           une écoute           une corde nouée dans les vagues           tous les arts           des chiffres dans la paume           mesurer la mer           ou démêler           dans le fourmillement des étoiles           la route de Thulé           un sillon sinueux           et face à l’étendue           Brendan           silencieux           inflexible volonté


Longtemps           des vents vagabonds           ils vont sans céder           l’esprit tendu           double ciel           sans pôle et sans degrés           des bêtes parfois           visiteurs taciturnes           requins           phoques moines           parfois un oiseau           en équilibre sur un mât           louant la Providence           kâ ! kâ ! kâ !           avant de fuir           où l’on ne sait aller…



Atlantique Nord


.66.

Cette barque ici et là ballottée par les vents. poursuivant une ombre au milieu des brouillards. une terre arquée enfouie sous l’horizon. locus voluptatis. avant de se perdre hors des longitudes. des mers muettes où cesse toute espérance. cette odyssée hasardeuse, répétitions, hoquets. arrachée dans la peine au Gaffiot. insensiblement me ramenait à moi.

40 ans sans repos. la main dans les nombres. compas, équerre, cartes marines. des ports perdus sur les 40e. môles marchands, bassins de carène. commerce des hommes et des choses. les jours âpres et laborieux. les nuits des gousses sèches. privation de soi. le corps sensible changé en chaux, en pensée. sans espérance aucune.

L’île cachée, si j’ai cru l’entrevoir. si dans un éclair la beauté m’a saisi, douce et poignante. il a fallu la fuir. ravalant l’éloge qui naissait. et de nouveau errer sans être. des VERTUS opiniâtres. les mêmes jours sans cesse, les mêmes tâches. cherchant mon lieu sans l’atteindre jamais. sans trouver ma forme dans le monde. renouant sans cesse le début à la fin. jusqu’à cette fin qui ne console pas. l’ultime Thulé.


.67.

FENDRE L’EAU glacée           plume ni fourrure           sans répit jamais           livrés aux tempêtes           un lit instable           jamais de repos           les yeux grand ouverts           rude insomnie           courant dans la mer           sans la mériter           incapables           de se suffire           ni           de se réaliser           scrutant les montagnes qui dérivent           chancelantes           tout le ciel           dans un vertige


Soleils troubles           lunes biaises           au fond d’une autre mer           parcourue de frissons           de lignes magnétiques           les charriant à l’aveugle           et sous leurs pieds           où la lumière n'atteint pas           des ombres malheureuses           errant sans but           qu'ils dévisagent           anxieusement           penchés sur les plats-bords           tressaillant           de leurs difformités           comme           s'ils voyaient nue           l'âme humaine



.76.

Brendan parle au ciel       aux rochers
louant l’ordre du monde       éprouvant
          la seconde mort       guai a cquelli
                    tant d’énigmes       le mal
la justice       le mouvement de de l'Histoire
que l'on reste à songer la joue sur la page
          la source des passions       et d'où vient
qu’il faut vivre en aveugle sa vie        secoués
          au cornet de la fortune       tant
de CONJECTURES hasardées dans la nuit
le dessein à quoi nous sommes nécessaires
et les fins cachées dans des causes obscures
          les mots savent-ils ce qu’ils prétendent
des vérités subtiles sous diverses espèces
qui fortifient l’esprit       et des fables grossières
comme des amphores au fond d'une grotte
renfermant des secrets qui défient la raison
          mais l'encens de ces vieux récits
envoûte comme autrefois       plus savants
          à peine       arts et manufactures
mais la machine humaine       à peine



Mers boréales


.80.

Tempête à la fenêtre l’éclat dans la nuit
intermittent d’un phare       KJØLLEFJORD
adossé au radiateur à huile le Voyage
sur les genoux la main infirme écoutant
le vent saccager le jardin       3 pins grêles
et un jet d’aubépine sous un appentis
10 jours au secret dans cette thébaïde
des landes détrempées entre les barbelés
de l’océan Panthalassée
sans radio sans amie sans journaux
kippers et bière de roche Nunavut øl
le nord vibrant dans les bardeaux disjoints
une langue sans voyelle qui tance les îles
et les êtres       10 jours       l’aiguille mobile
ici et là en vain       oscillant sur mon gouffre
à rêver sans me fixer       je suis la mer
je me cherche et me parcours       rien
qu’une absence sans objet qui m’aspire
dont l’esprit est agité       un désir
au compas fermé qui cherche aveuglément
le lieu où se jeter



.82.

30 DEGRÉS SOUS LE PÔLE à mi-distance du monde et du néant

une barque aux voiles nordiques fendues par le gel où s’engouffrent les vents tournants

bousculée en tous sens gémissant dans les vagues

longue coque à la proue dressée un crâne monstrueux qui vomit l’écume

ou l'un de ces coracles gauchis sous une croix palmée

ouvert sur le ciel comme un œil

vents colorés orages magnétiques étoiles instantanées

visions de l’enfer et du paradis

des langues de feu parfois crépitant dans les vergues

des litanies soir et matin pour soumettre la mer

inutile         aucun secours

l’eau s’infiltre le corps se gâte d’innombrables épreuves

l’une et l'autre extrémité du nord



.86.

Leur aventure est fixée 7 ans sans relâche
d’un bord à l’autre du monde incréé
7 ans seulement par miséricorde
priant et ahanant dans les vents glacés
12 sur 7 rangs épaule contre épaule
et Brendan immobile à l’avant dans les vagues
cherchant en lui la prémonition des îles
les jours réglés à l’abaque       le sommeil
et l’usage du corps       de 7 en 7 un jeûne
longue macération       buvant leur vie
à la coupe de Joseph d’Arithmétique
poussés où tout blesse leur désir
sans motif sinon de satisfaire aux NOMBRES
on ne saurait sans eux atteindre son but
seuls ils connaissent la cause et l’effet
et nos peines se perdraient si ne les mesurait
une stricte loi       7 donc 7 années
comme les péchés et les sacrements comme
les notes de la gamme d’Arezzo chantées
à genoux dans la mer comme les étoiles
de la Grande Ourse qui tournent sans répit
au sommet des mâts



L'ultime Thulé


.96.

Ont-ils ASSEZ RÊVÉ       assez
enduré la mer       tous ces jours       7 années
          à tourner en rond sans répit
comme des pipistrelles       leur savoir
déployé devant eux       un fragment des Anciens
et la science des nombres       inventant
à chaque pas la terre immense       ciels instables
océans       où tant d’îles nagent       bigarrées
comme autant de tentations       trop faibles
trop douteux pour tracer à la règle
à leur espérance un chemin       7 années
à cheminer sur l’abaque       nécessaires
          pour dépouiller leur nature
et mériter leur fin       le jeune homme
les guide au milieu des courants
vers le nord       roulant par le travers
autant qu'ils devinent leur route       est-ce
          une ruse de clerc       navigium
                    contra septentrionalem      
pour nous inspirer quelque hypothèse hardie
ou ne parvient-on à l’ultime Thulé
          qu’en visant de côté       comme
on le fait du sens       et de la beauté


.98.

Ils courent en robes comme des jeunes filles. herbes colorées, collines légères, ciel au lavis sur un éventail. paradis de lumière, ronde pupille, terre de Saint-Jean !

Ils chantent sur les falaises, dans le soleil levant, bénissant l’océan, vaste et sans îles, où le regard se perd. longs parafes d’écume. troupeaux de cétacés. nuages au ventre lumineux.

Barint meurt de joie. ils lui gravent une stèle, la croix ronde et le chi-rho. grammaire antérieure à toute grammaire. ces traces infimes sur la pierre, dans la lumière rase, rien comme elles pour nous figurer.

Ils longent la côte. large estuaire au sud. des îles bossues dans UN FLEUVE GÉANT. ces images peintes sur l’étrave. montagnes de blé. humides virginies. jardins baumiers.

Ils parcourent les collines, assoiffés comme un nuage. des grives s’envolent sous leurs pieds. la lune claire entre les arbres. ils retrouvent le corps des origines. lits de fougères. fruits des fossés.

L’été vole immobile. le miel coule des arbres. des bêtes paissent les mousses, hérissées de cornes plus que la morale. tant d’extravagances ! la raison s’étonne. qui est ici le maître ?



.99.

Ils vont sans se lasser         silencieux         le corps dépouillé des instincts animaux

longues collines étagées         3 infinis perdus dans l’azuline         leçons de perspective pratique

forêts natives         rivières dans un souffle

on ne saurait peindre         le paradis

épis vineux         prés d'angéliques         rien de semblable ici         ni l’or broyé au miel         ni le sang séché

un faisan parfois         ou une perdrix         à peine échappés au pinceau qui les fit

large au-dessous le fleuve         la moitié du ciel

TERRE PEINTE         que les siècles survolent sans la flétrir

des mots sans force         pour l’égaler         des couleurs indigentes



Les relâches


.LE VOYAGE DE BOUGAINVILLE.

Ce moine infatigable. courant d’île en île à la grâce de Dieu. butant à chaque pas sur un mystère. transformant les hasards en signes. une nuée entre les dents : des louanges dans la nuit ‒ et pour qui cède à ses désirs, des diatribes. héraut d’un dieu versatile, clément par occasion, terrible par nature. la robe de bure endossée, peut-on ne pas aussitôt tituber, et divaguer horriblement, comme pris de boisson. tant d’extravagances. tant d’indicibles secrets.

Et me voici tout autre. à graver la croix sur des îles perdues et méditer l'enfer... tout parle, tout signifie. l’esprit mobile : un fragment de miroir qui projette alentour l’éclat d’un soleil caché. non pas pour éclairer, mais pour pénétrer. manifester l’essence sous la chose. une alchimie puissante où l’univers entier entre en fusion. est-ce à quoi je tendais à mon corps défendant ?

Assez, assez d'interpréter le monde. n'ai-je pasautrefois rêvé de Bougainville ? des peintres à bord pour dessiner la terre. fleuves, montagnes, forêts. feuilles et graines. plumes. squelettes. peindre seulement, et inventorier. et 2 ou 3 savants pour tout traduire en nombres. ne l'ai-je pas tenté il y a 40 ans ? une poignée de poèmes sur des feuilles lignées. toute une vie pour passer de Bougainville à Brendan ! on croit progresser, on va de l’Encyclopédie à la Légende dorée. et avec soi, la moitié du monde.


.LES CHIMÈRES.

Ces hommes           le regard fixe           les dents serrées           ne pas se répandre           joie ni plainte           l’esprit lancé d’un seul jet           au milieu des mystères           qui empoignent le monde           sans rien ménager           et tant veulent           tant           démènent leurs jours           qu’ils subjuguent enfin tout ce qui est           la mer hostile           le ciel étoilé           et nos vies légères           qui ploient à tous les vents


Bannissant le hasard           donnant à tout son nom           ceci !           ceci !           et sa vertu           se soumettant les hommes inconstants           des règles austères           chasser les plaisirs           se garder pour ailleurs           une joie plus haute           et pour elle           se façonner en nuit           en cadavre           le monde un buisson sec           où rudement           ils portent la main           s’il s’écarte           un peu           de leur volonté


Tant de Thulé           sans que de vivre           s’apaise le souci           assez           se livrer au monde           et suivre sa pente           qu’il ne soit d’autre fin           de ce qui passe           faire son bien           une gerbe sauvage           et de pauvres idoles           car rien ne dure           un instant           que cet embrassement           qui nous justifie           notre empreinte           un instant           dans la boue profonde


Critiques

...Cette odyssée, dont la quête ne réussit ni n’échoue, est ambivalente : en toute occasion, le sens se signale et se refuse en même temps. À l’image de la spirale intérieure du jeu de l’oie, l’odyssée de Brendan vaut pour une quête de soi-même, une tentative de ne jamais « oublier son désir » ; pourtant, pour lui comme pour le poète, se réaliser et se défaire de soi semblent les deux mouvements contradictoires d’une même entreprise. (...) La préoccupation pour le monde contemporain affleure par allusions, questionnant ce qui, choix politique ou esthétique, pourrait nous aider à y vivre, à le sauver, ou à le bien fuir. Gérard Cartier sait notre besoin, psychique et philosophique, de contes pour imager nos aspirations, et il a inventé un traitement contemporain de la légende, capable de « graver en fraude dans nos têtes légères / des vertus actives ».      Maëlle Levacher (En attendant Nadeau n°58 - Juin 2018)

 

...Double lecture et récits multiples dans la recherche, en ces temps obscurs, d’un opéra ou d’un théâtre du monde. (...) Appels à d’autres récits, à d’autres écrivains qui passent dans le livre, en figures d’ombres, à travers les mondes parcourus, jusqu’à ce Nord énigmatique, « chien rouge aux talons ».      Bernard Demandre (Diérèse n°73 - Juin 2018)

 

...Cette Ultime Thulé de Gérard Cartier est une île de verbe. On y chasse moins le phoque ou la sirène qu’on n’y jette de clairs mots sur la page. Arrimer de syntaxe cette côte arctique aperçue dans les brumes, l’ériger en un continent où la parole cesserait de flotter, pour que se fixe en nous ce qui trouble ou rassure ; voilà l’objet. Ou le projet. (...) C’est dire de quels tourments ce grand poème, ce livre, nous tient saufs ! (...) Gérard Cartier l’a fait d’âpre matière, de navigations hasardeuses et compliquées et de quêtes longuement rêvées, pour qu’en demeurent en nous, lecteurs, fort souvenir et intense lumière… et Thulé enfin jusqu’à la fin des temps où refonder le monde.      Jean-Marie Perret (Poezibao - Mai 2018)

 

...divagation précise d’île en île en nil, ce néant contracté latin, à lire vite très lentement, à reprises en cornet d’un dé ou deux, de case en case en tournant les pages et en les retournant (...) Du barde Brendan l’âcre récit diffusé par les âges jongle avec les algorithmes d’une composition radicale. Des formes récurrentes comme laudes, vêpres, complies, scandent les jours d’une poésie au long cours.      Christophe Stolowicki (Sitaudis - Mai 2018)

 

...Un jeu réflexif sur la lecture, puisque, nous faisant opérer des retours en arrière, des relectures, des bonds infimes en avant, il est un éloge de la lecture lente et patiente contre la lecture rapide et superficielle à laquelle nous obligent les temps modernes. (...) Si l’ultime Thulé est la représentation des confins du monde dans la littérature légendaire, elle est la longue métaphore des confins de l’imaginaire poétique, d’une réinvention du monde en un autre monde dans la langue, chez Gérard Cartier, que le poème, in fine, aura menée avec heur vers la terre illusion. Au cœur de l’intelligence du poème, on regarde ça, vers quoi nous ramène le savant jeu de l’oie, et même au terme arrivé, on regarde ça, le bonheur d’écrire.      Jean-Pascal Dubost (Poezibao - Avril 2018)

 

Très beau livre que cet Ultime Thulé. Un livre qui parvient à associer, à équilibrer une forme de lyrisme rendu légitime par le caractère d’épopée un peu déglinguée de l’ensemble (la quête folle à la recherche de certaines îles du moine Brendan) et un ton d’épopée rendu parlant par un lyrisme comme rongé par la poésie moderne et contemporaine. De Baudelaire à Venaille, par exemple.
Il y a aussi la capacité devenue très rare aujourd’hui à créer un monde imaginaire. On est très loin ici du
storytelling, on est plutôt dans une sorte de brassage assez magistral de la tradition et du contemporain et devant une formidable capacité évocatrice, autour de thèmes qui touchent à l’essence même de l’homme : la quête, la mort, le voyage, la solitude, le retrait par rapport au monde, l’énigme de la mer, de la nuit, mais aussi le corps, ses désirs, ses besoins, sa finitude. La folie de certains, la folie de tous...
      Florence Trocmé (Le Flotoir - Avril 2018)

 

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