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Méridien de Greenwich

(Obsidiane, 2000 - Prix Max Jacob 2001)
L'expo de Toulon 
Exposition urbaine
 

Méridien de Greenwich, écrit dans le souvenir de l'Angleterre, est composé de 3 séries 19 lettres, en forme de "sonnets-et-demi", sur le thème de la séparation amoureuse : Est-il jouyssance qui vaille cette privation ? disait Montaigne.

Les 38 premières lettres-poèmes du “Méridien de Greenwich” ont été écrites pour le projet “Correspondances” de Jean Noël Laszlo, en regard de 38 enveloppes composées par autant de photographes et artistes contemporains. La même collection d’enveloppes a suscité les lettres de 37 autres écrivains et poètes. Chacune des 38 correspondances ainsi constituées a été ou sera exposée dans un lieu différent : Méridien de Greenwich a fait l'objet d'une exposition urbaine à Toulon en avril - mai 2003.



Extraits

   


1
Les docks


.VI.

Ce qui est peut parfois nous combler
Mais plus précieux ce qui manque Seul à ma page
Face au carreau nu que frappe le vent d’est
Comme une femme à son miroir La main suspendue
Et l’oreille fermée je te cherche Jamais
Rien de l’autre
... L’absence est un bien
Que rien n’égale Rien n’est comme la distance
Délectable Tracer d’une encre malhabile
Les formes de la beauté L’épaule le front bombé
Et les lèvres mobiles Rien comme le silence
N’est fertile Je retrouve un instant
Ce que tous ont su autrefois Frissonnant
Dans cette chambre dressée sur l’eau noire
Retenant le mot qui dira d’un seul souffle
Le don et la privation...


.VIII.

Comète dans la nuit sur l’arête des docks
Ce feu profond qui jamais ne se consume
Et revient de siècle en siècle comme un signe
À de nouvelles générations Ne cherchez
Rien
...           fixe et insistant           Ici n’est rien
Comme le lys des champs
... La voix sombre s'est tue
Et nous regardons sans frémir l’étoile folle
Plus belle d’être muette et de n’apporter
Qu’un éclat passager entre deux nuits profondes
Vois-tu toi aussi du sommet du jardin
Courir sur sa ligne immuable celle
Qu’on ne voit dans sa vie qu’une fois
Ta fille à tes genoux tirée du sommeil
Rassemblés un instant sous un même ciel
Qui bientôt s’assombrira...



2
Les hautes terres


.VII.

Au-delà du rempart d’Hadrien où se livre
Le nord Seul avec les mouches insistantes
Et le souffle des phoques gris Je recule
Couché au pied de la lande des origines
Et je réinvente pour toi l’humanité
La plume appuyée sur un galet courtaud
Retrouvant dans sa grotte entre la cendre et l’eau
La vierge du silex Celle qui souffre et porte
L’arbre des générations la chair gonflée
Par le sperme et le lait Seule la forme importe
Seule elle fait don du monde C’est pourquoi
Déguisant le hasard je trace sur la pierre
Une image éblouie L’encre des yeux les seins
Bosses de grès blanc les cuisses Et le désir
Une imperfection des formes...


VIII.

Pourquoi ceci demandes-tu Quel est ce lieu?
Tu le sais déjà           Ici la solitude
Un bois un ermitage sur une île Parfois
La traînée d’un avion qui découpe l’espace
Ici depuis un mois au bord d’un lac en arc
J’éprouve le vent des landes et l’ivresse
De la privation Soumis à une règle fixe
Comme si mes heures étaient mesurées
Par l’horloge à eau et la roue des cloches
Matin écrire et regarder puis nager dans l’eau froide
Déjeuner de fromage ou de harengs poivrés
Détacher une barque et ramer dans les îles
Le soir lecture et tôt se coucher Ainsi
Ont passé trente jours Rêvant et désirant
Au sein des trois unités...



3
Saint-Mary de Battersea


.IV.

Au jardin d’Hildegarde la vue est à l’Est
L’ouïe à l’Ouest Au Sud est l’odorat le goût au Nord
Et au centre est le toucher car toute connaissance
Y est enfermée Quand les êtres imparfaits
Rompent l’équilibre et mêlent leurs souffles
Qu’un feu noir dans leurs bras réchauffe la cornue
Où bouent les humeurs Quand ceux qui ne sont qu’à demi
Sont unis L’oreille et l’œil aveugles la langue morte
Et le nez tranché Que leurs reins se contractent
Que d’avance ils éprouvent une ondée brûlante
Ils sont dans leur châlit comme des mystiques
Approchant un secret fulgurant Il n’est pas
D’être si imparfait qu’il ne possède en soi
La plénitude de la perfection Qu’un autre être
Ne suffise à révéler...


.V.

L’ombre est broyée L’éclair frémit dans son flacon
Chiffons maculés Pots à confiture où safran
Indigo endeuillent la nuit d’été Saint-Jean!
Un drap tendu sur un chevalet branlant
Peindre à même la toile brute un pouce glissé
Dans l’œil des couleurs Fixant l’angle d’un lit
La sœur de Montserrat... Que le pinceau soit léger
Et la main ferme Un genoux sous la lune... Traçant
Cette forme qui va se perdre Et demi-nu
Suant la barbe hérissée Comme le comte d’Orgaz
J’étreins ton fantôme dans la nuit étouffante
Moins le regard et moins la paume que la pointe
Du pinceau L’étoile d’un sein un puits de lait
Et ce pli orageux... Luttant avec la matière
Le marquis noir des Asturies...


.XIV.

Ils brûlaient sans espoir Rien à quoi s’appuyer
Rien ne toucher des lèvres qu’après de longues nuits
Quelques mots incandescents Séparés par deux fleuves
Et tremblants d’une fièvre contraire Jamais
Rien de l’autre sinon ces lettres qu’un poignant
Souci de perfection faisait plus distantes...
Et dans l’hiver perçant Dans l’été inflexible
Ils veillaient en aiguisant la pointe qui profond
Pénètrerait son cœur Et rêvaient longuement
Sous le drap sombre un corps aux formes pures... Nous
La voix nous poursuit par le ciel Et l’image
Se forme sans obstacle au-delà des mers
Ta photo devant moi je songe à eux
Qui sans rien posséder réinventaient le corps
Et la chambre et le lit...


.XIX.

Aux grilles descellées le même dieu moqueur
L’éternité est le passé... Mais je n’écris pas
Pour aigrir Ce qui sous le ciel versatile
Ne fut qu’un instant nourrit une éternelle ivresse
Le fleuve est vide Vide le quai L’enclos de Saint
Mary un jardin achevé où ne peut croître rien
Je passe dans le brouillard battant d’un pas errant
Ma mesure au milieu des épis et des tombes
Non l’ancienne polyphonie et les noms tressés
Comme un souple osier mais le violon monocorde
Et je suis cet amant aux yeux cousus qui fait d’un chant
Sa vie Arpentant un été intérieur Indifférent
Que les graines se perdent Que les noms bientôt
Nul ne sache les prononcer Que l’herbe recouvre
Les marches émoussées...



Critiques

J'ai aimé ces ruminations d'un voyageur à l'attention relâchée et l'esprit flottant, comme un peu ivre, et pour qui "(...) ce qui sous le ciel versatile / Ne fut qu'un instant nourrit une éternelle ivresse".       Franck Reinnaz (Le petit jour, blog de poésie et de photographie - mai 2016)

 

Ainsi le poème prend-il la première place, dans cet amour de l'amour, qui sait ne pas pouvoir satisfaire le désir. On penserait à la poésie courtoise. Mais si les impressions suscitées par les paysages d'Angelterre et les rencontres sont nombreuses dans ces poèmes, l'effacement de l'aimée en tant que corps à désirer y est primordial, corps-pour-la-mort d'emblée, autant que celui du poète, devenu voix de l'univers. Une mélancolie pleine d'impulsions vivaces vers les choses s'exprime ici de manière très singulière et très prenante, "jouyssance" assurément, "été intérieur", mais conscient de la déperdition. Cette atmosphère particulière, exprimée avec le souci du travail formel le plus adéquat, fait de ce recueil un des plus notables de ceux qui viennent de paraître.       Marie-Claire Bancquart (Europe - Janvier 2001)

 


Exposition urbaine

Dans le cadre de l'opération "Correspondances", de Jean-Noel Laszlo, 38 poèmes du Méridien de Greenwich ont été affichés en Avril et Mai 2003 dans les abribus de la ville de Toulon. Les poèmes étaient ornnés de 38 vignettes réalisées par autant d'artistes et photographes.

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