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Carte du Voyage au 7 juin 2020

Le voyage intérieur

Carte du Voyage au 7 juin 2020


Ce livre reprend le principe du Tour de la France par deux enfants, le livre de lecture de la IIIe République : un voyage circulaire dans la France d'aujourd'hui. Il avait été imaginé et esquissé en 2017-2018 sous la forme de « planches-contact » inspirées du Dépaysement de Jean-Christophe Bailly (Le Seuil, 2011) : cette grosse liasse a rejoint le tiroir des projets avortés ; à peine s’il en reste ici et là quelques traces. Heureuse liberté : la plupart des pages ont jailli tout armées des lieux invoqués.

Á chacun son ton et sa manière : non un Chant général, mais une déambulation géographique. Près d’un siècle après Cendrars, c’est encore un art nouveau : « ...ces poèmes, que j’ai conçus comme des photographies verbales, forment un documentaire […] C’est peut-être aujourd’hui un genre nouveau. » Blaise Cendrars (Introduction à Kodak, 1944)

Je crois avoir eu confusément l’ambition de me refonder en m’astreignant à une méthode et à une matière étrangère. Thérapeutique par simulation : « Je pensais… qu’un ouvrage résolument voulu et cherché… quelle qu’en fût ensuite la valeur extérieure une fois produit, ne laissait pas son créateur sans l’avoir modifié en lui-même, contraint de se reconnaître et en quelque sorte de se réorganiser » (Paul Valéry, Préface au Mallarmé de Jean Royère).


Extraits




Une thébaïde (Arraye-et-Han)

Hameau de Han           comme Françoise           moins l’accent           dix ans après J-C           BAILLY           une boucle d’eau verte           où n’atteint pas le siècle           aux anneaux paresseux           d’où naguère           aux mauvais temps           un enfant cocardier           lointain cousin des deux orphelins           pouvait lapider le Kaiser           on dévisage le courant           on s’imagine           Erin-sur-Seille           exilé sur cette rive paisible


Une barque au milieu des eaux           inscrivant le monde           sandres et perches           guêpiers dans les joncs           sur le bord           une maison de bardeaux           et un ressaut d’herbe           tombe vide           le nom au couteau           sur un pieu créosoté           de celle           qui nous fut chère           ni musique ni           aucune image           sinon           entre la Vulgate           et les nostalgies           de l’ami Jean-Jacques           un petit portrait en profil perdu

(48°49'40,6"N - 6°19'25,8"E)


Faits divers (Lépanges)

Bâtisse isolée à l’orée d’un bois        hameau
aux maisons silencieuses        on imagine
des haines cachées bouillonnant sous la pierre
DÉTECTIVE        en médaillon d’un fait divers

puis le front sur la vitre du Bar de l’Est
Vosges matin en huit plié dans la poche
épiant ce village quiet qui fut jadis
abominablement        sur la Vologne

sous la géographie ostensible une autre
non cartographiée par Vidal et Lablache
que disent secrètement villes et rivières
par suggestion        un pays sauvage et périlleux

à Auxerre Émile Louis à Gambais Landru
Guy George dans l’Est parisien à Ville
neuve-sur-Yonne Petiot à Montmartre
Thierry Paulin et ici anonyme

une étoile nue sur la carte des Vosges

(48°10'20,4"N - 6°40'17,4"E)


Jardins ouvriers (Saint-Étienne)

Butte du cimetière           striée de lignes de niveau           tôles tuiles bardeaux           fichés dans la terre noire           ziggurat affaissée           à mi-pente           un cabanon           tonneau de zinc           pour les pluies           et tonnelle           fragile paradis           ni radio ni téléphone           Robinson           ici           on pourrait vivre           guêpes et oiseaux           parfois           une amie de passage           et le soir           une chaise au couchant           où boire           en regardant           s’effacer le nouveau monde


Maître des règnes inanimés           étiquetés dans des carrés de planches           comme           aux gravures colorées des manuels           épinards           choux frisés           courges en automne           o           une à une           les quatre saisons           cardons argentés           serrés dans leurs voiles           procession           de nonnes hivernales           et des vanités           tomates blètes           hérisson mort           roses fanées           …

(45°26'41,4"N - 4°23'40,6"E)


Paul Claudel (Brangues)

Pont arqué           de sang
                      caillé           bambous de thé
           âtre           froissés           pour qui
                                 ces mille épées           où
                      rester           à souffrir

lanterne folle           éteinte
                      à jamais           pierre soluble
           le dragon           dans sa niche           quintuple
                                 endormi           ne le ré
                      veille pas           impitoyable

non les mots           orgueilleux
                      sur la pierre           morts a
           vec           la semence           non
                                 l’Isère           mais plus loin
                      désormais           que la Chine

poignante           voix de cendre
                      dans la nuit           celle
           Ysé           qui fut           toute joie
                                 un peu           & longtemps
                      toute           douleur…

(45°41'55,5"N - 5°31'21,0"E)


Les mystères de Chambéry

Ce général dressé au sommet d’un palmier
planté sur le dos de quatre éléphants
cul à cul trompe crachant l’eau ancêtres
de l’animal spirituel des Cigares
du pharaon assez satisfait de lui-même
face à la longue rue qui porte son nom
portiques turinois cachant des mystères
librairie du vieux temps salon de chocolat
Au Fidèle berger le plancher aux rats
de Maman de Warens et frissonnant sous la bise
un troupeau d’éléphants autre maire
autres chimères remplaçant les moustaches
de Plekszy-Gladz de Boigne donc dans les palmes
héros lui-aussi d’aventures inouïes
général des armées du Maharadja
de Rawhajpoutalah réchappé par mystère
aux guerres aux jalousies au terrible poison
du suc de radjaïdjah qui rend fou sinon
à cette folie ordinaire qui saisit les hommes
trop heureux en affaires à le jucher enfin
sur un palmier au milieu des montagnes
d’où il s’est jadis pauvre et borgne enfui

(46°35'31,5"N - 5°25'34,9"E)


De l’odrre (LPSC, Gelnrobe)

L’œil qui amie l’odrre et cihrét la baetué
l’œil n’éelple pas les mtos dit dnas sa lugane
un porssefuer en tgoe et bnoent craré
d’un cuop d’alie il cruot de la lterte iliantie
à la drèrenie snas sucoi que le retse
siot en odrre ou jteé en varc d’un cnerot
car l’episrt haimun ctete macnihe mlole
de Trunig dhifcérfe en un ciln d’œil
le hopirgyléhe        aisni de l’uvneris
diérct par la pshuiqye saqutobmiue
et la coliosgome        coahs de pricatules
cunahce en gruree cnorte toetus
où l’œil lit partunot un orrde amadirble
la curelvhee réndapue dnas la niut
de Bénicrée        et la batueé ponatigne
d’une masîterse vonalt des yuex aux senis
et au pli de la hhnace snas vior
le cohas qui la cmosope

(45°12'23,4"N - 5°41'55,9"E)


Le Banquet (Le Sappey-en-Chartreuse)

Le passé ne meurt pas        calligraphié
sur la longue ardoise        auberge de campagne
où des banquets de spectres se perpétuent
longue table encombrée de bouteilles PICON
BYRRH        trente convives en habits sépia
dans l’éclair du magnésium prenant la pose
           et au petit bout près de la cheminée
parmi les enfants empesés        un garçon
en robe blanche qui fait le mariolle        tandis
que les parents attaquent        galantine escargots
financière grenouilles coquelet haricots
fromages savarin arche de fruits        menu
solennel        et des blancs là-dessus des Beaume
de Venise des liqueurs pour éclaircir la voix
les hommes en fête        et gai rossignol
rendus à leurs vingt ans        les femmes dégrafées
riant modestement        la folie en tête
jusqu’à la nuit où tout s’évanouit        table
et convives        dissipés dans les reflets
des vitres poussiéreuses

(45°15'17,2"N - 5°46'46,2"E)


La tempête (Saint-Rapahël)

Je mâchais des vers anciens        enfoui
comme un faune au milieu des arbres
frondosa vitis in ulmo        aux jardins
de Santa Lucia        et entre les palmes
          la mer de Portus Agathonis
quand l’Arcadie tout à coup s’efface        un nom
enchanteur        Lampedusa        bruisse à la radio
           m’arrachant à mes églogues
et des nombres        80 dans un crachotement
puis 12        dans la nuit péris en mer
les nombres ingrats qui mesurent le monde
presque inaudibles        sans nom sans visage
abandonnés au milieu des tempêtes
          vergogna !         bateau-épave
                      55 miles au large de l’île
fuyant les pays brûlés        ils mentent
les mots        gracieux et désuets        trahit
sua quemque voluptas        non le plaisir
           non entraîne        mais la nécessité
jusqu’à se perdre        passe-temps des ondes…

(43°24'39,6"N - 6°47'12,6"E)


Les larmes d'Arthur (Marseille)

Longue façade à moucharabiehs est-ce
la Conception où sont les sœurs où la salle
des officiers et idiot sur sa chaise paillée
10 francs par jour docteur compris
ce qu’il restait de RBD l’aventure
une jambe vernie sur quoi vaciller
le moignon enflammé dans son étoupe
et le bras scié pleurant les cavalcades
dans les monts du désert harari le genou
crie un coup de marteau le clou s’enfonce
un coup de scie ma vie est passée voilà
sa jambe au firmament avec la main de Blaise
et la chevelure de Bérénice
une constellation en cucurbitacée
en larmes tout l’été s’ossifiant peu à peu
cœur et viscères et de longues visions Djami
lots de dents un corbeau sur son lit misère
on s’enfuit à défaut d’une palme en mémoire
de la cour des officiers 100 grammes
à la brûlerie        café du Harar

(43°17'24,9"N - 5°23'46,2"E)


Les eaux (Aix-en-Provence)

Les vertus des eaux des Thermes de Sextius
que vingt siècles louent        venustas mulieri       
Priapus viro        par pudeur Augustine
n’en dit mot        qu’en dirais-je moi-même
qui fuis comme la peste l’eau        et ne sais
à la beauté        qu’une forme en sommeil
quant à Priape        qu’on m’épargne l’éloge
de ce dieu arrogant        hélas

(43°31'52,8"N - 5°26'37,3"E)


Le tour de France (Clermont-Ferrand)

Lutte à mort sous la citadelle
prodigieux héroïques Hector et Achille
sur la télé noir et blanc des voisins
qui disparaîtront un jour mystérieusement
enfuis en Israël dit la vox populi
tous les nerfs tendus pour aider mon poulain
souffrant autant que lui sur la banquette en skaï
jusqu’à ce qu’enfin alléluia
il s’envole        mais l’autre à Paris arrogant
le regard extatique drogué peut-être
brandit les glaïeuls pour l’éternité
première expérience de l’injustice
d’où naquit tout de fil en aiguille
ce qui s’ensuivit l’obstination
plutôt que le génie le parti des faibles
la Palestine        et les longues laisses
de l’épopée

(45°46'17,2"N - 2°57'43,3"E)


Kiosque à musique (Charleville-Mézières)

Pour se plaire ici il faudrait être un autre
Guy Goffette en voisin qui vous trousserait
un sonnet au galop ou Alain Borer
j’ai le sang trop tiède et mal arthurisé
pas un frisson en voyant dans le square
le kiosque inchangé d’À la musique Charles
town c’est Lisieux images pieuses cartes
postales tourniquant au vent des Ardennes
et sur un piédestal ce vagabond
revenu au dernier jour comme le Christ
car nul n’échappe au lieu de sa naissance
amputé des deux jambes supplice chinois
l’oracle enfoncé dans sa gorge d’airain
son regard glacé perdu dans les arbres
cherchant peut-être        Guy aide-moi ou Alain
dans l’incendie de l’automne ardennais
le soleil éthiopien         et autour        immobile
la campagne oublieuse        d’où le siècle
a banni toute énigme

(49°46'5"N - 4°43'27,9"E)


Mireille Provence (Saint-Denis)

Ce petit pavillon sous le remblai
de l’A1 rideaux gris murs cendreux pas même
sous une herse un peu de terre où pointerait
l’épée bleu des iris        début d’un roman
           vie solitaire        un chat malingre
et la radio en continu pour tenter
de s’oublier        cette maison pénible
je la reconnais        malédiction        l’asile
au fond de la banlieue de Mireille sept-épées
l’espionne du Vercors        où revenant un jour
bredouille des Archives        je l’ai enfermée
vengeance tardive        la longue aiguille
s’enfonce        et je reste là        incrédule
à scruter ces lieux enfantés par un rêve
avant de fuir les yeux fermés        titubant
le long de l’autoroute        sans voir
de la banlieue rien        l’esprit obscurci
par mon roman

(48°55'43,8"N - 2°21'41,2"E)



Et aussi :

La dernière bande (Espace Roseau - Avignon)

La science de l'air (Clermont-Ferrand)

L'adieu à Gagarine (Ivry-sur-Seine)

Anne B. (Au Zimmer - Paris)



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