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Pump to fit !

Du franglais au volapük

ou

Le perroquet aztèque

(Obsidiane, oct. 2019)


« Jamais notre langue n’a été aussi malmenée et jamais à ce point mal aimée. Quand elle ne se voit pas dénigrée pour des motifs où elle sert de bouc émissaire à d’autres combats, elle est trahie au profit de l’anglais, qui se voit paré de toutes les vertus. Les amoureux du français font face à une coalition vaste et hétéroclite qui emprunte à toutes les couches de la société, qui larde aujourd’hui ses discours de mots immigrés, par paresse ou pour paraître… »
Un premier état de ce texte d'humeur contre l'invasion du globish, La langue est un combat (ou De la servitude volontaire...), a été publié dans la Guillotine de la 23e Secousse.


Extraits

Aux colonies

Ouvrons la radio. « La Paris Fashion Week s'est achevée hier après 83 shows. » Nous voici aux colonies. Rien n’est bon qui ne soit dans un jargon truffé d’anglais. Plage musicale. On n’entend que des chanteurs anglo-saxons, tout ce qui les regarde fait évènement. On ne comprend pas les paroles ? Qu’importe, seule compte la valeur sonore des mots. L’anglais aurait des vertus particulières qui le rendrait plus apte qu’aucune autre langue à être chantée. Qui peut le croire ? Souvenons-nous de l’extraordinaire floraison qu’a connue la France après-guerre. Les chanteurs qui s’obstinent à leur langue, qui n’ont pas abdiqué devant la surdité des programmateurs se voient ostracisés. Pour les autres, c’est un leurre : on ne se hausse pas en copiant ce qui se fait ailleurs.

On ne se donne plus la peine de traduire les titres des films américains. Des bus sillonnent Paris flanqués d’une publicité pour American Assassin ; au Québec, ce film sort sous le titre Assassin Américain : pourquoi pas en France ? On diffuse des films chinois en les affligeant d’un titre anglais. Pourquoi ce mépris de notre langue ? Pour ne pas être en reste, ne voit-on pas à présent des éditeurs publier des romans américains sans en traduire le titre ? Même si l’on maîtrise à peu près l’anglais, il reste une langue étrangère. L’essentiel du système d’évocations, d’échos, de significations occultes échappe ou s’en trouve terni. D’autant que, pour les rendre compréhensibles, les producteurs façonnent leurs titres en piochant dans un vocabulaire d’école maternelle – d’où ces affiches désolantes, ces intitulés simplistes, banalisés, stérilisés. À leur échelle, modeste mais omniprésente, ils participent de l’appauvrissement de notre imaginaire : ce qui fait rêver, ce qui accroît le sens a disparu.

On pourrait multiplier les exemples. Séries télévisuelles. Sport (même si l’on éteint en entendant ce mot, on a le temps de s’effarer : aucune discipline qui ne se voit affublée d’un faux-nez anglais : Coach ! Champions League !). Arts de la rue. Pratiques ludiques (Street fishing !). En lui donnant une aura presque magique, les industries du divertissement sont un puissant facteur d’universalisation de l’anglais.

Si français…


La plupart des boutiques féminines se parent aujourd’hui d’un nom saxonné. Le hasard, qui m’a conduit à Trouville (ses planches, sa plage aux parasols, ses Roches Noires) m’en jette sous les yeux un exemple frappant. Il suffit de passer le pont : une longue série de fringueries s’aligne de part et d’autre de la rue Désiré Le Hoc à Deauville. Voici les enseignes côté pair – je les reporte scrupuleusement, en n’omettant qu’une banque et une agence immobilière :

SUGAR – HOP’S – SO YUMMY, SO FRENCH (si, si…) – RIVER WOODS, NORTH-EASTERN SUPPLIERS – NOT SHY – KAPRIKA – ONE STEP – CASHMERE MARKET OUTLET – MICHA – STEPH FIVE – LOLLIPOPS.

C’est le côté exposé au sud. Le soleil, quoique souvent pâle sous ces climats, porte-t-il à la tête des marchandes enfermées tout le jour dans leur serre ? En attendant le chaland (oh qui dira l’ennui qui prend le commerçant derrière ses vitrines…), rêvent-elles du ciel gris de l’Angleterre, un doigt entre les pages d’un Assimil ? Revenons sur nos pas, voyons en face, côté impair – je n’omets qu’un glacier et un chocolatier :

IKKS – GALLERY 71 – GAB – BOU (une lettriste ?) – SUD*EXPRESS –Berenice (sans accents) – RITUALS – JACQUOT CHAUSSEUR (un attardé) – IKKS MEN – CATHERINE FABRE (l’ego : même l’anglais capitule) – LBC – HAPPY FEET – HOP’S – BEL AIR (une originale) – JONAK.

C’est un peu mieux, mon hypothèse climatique n’est peut-être pas sans fondement, mais cela reste impressionnant. On me dit que c’est normal, que Deauville est une destination très prisée des Anglais. Que cette explication me plaît ! Figurons-nous un couple passant la Manche pour une escapade en Europe et qui, ayant entendu louer la cité normande (ses planches, ses bains pompéiens, sa Villa Strassburger), s’y rend aussitôt. Les voilà qui déambulent dans les rues, dans le petit soleil d’Auge, l’homme lorgnant les jeunes filles court-vêtues qui reviennent de la plage, son épouse écumant les vitrines du coin de l’œil. Ils ont fui leur île pour se distraire du quotidien et flatter le sentiment d’exotisme attaché à tout pays étranger, même quand on le connaît : et les voilà assaillis par ces enseignes qu’ils pourraient lire à Chelsea ou dans les rues de Bath.

Rien de neuf, certes.

À Paris les fourreurs écrivent en anglais
Selon d’anciennes mœurs
Le mot furs que la rime enseigne s’il vous plaît
À mieux prononcer FURS


D’outre-tombe


On sait depuis l’anecdote de Pline sur la grive d’Agrippine  que certains oiseaux peuvent prononcer les langues humaines. Dans l’Austerlitz de Sebald, le narrateur fait ce rêve étrange :
 

Un concierge du nom de Bartoloměj Smečka, qui portait sous une vieille redingote fripée de l’armée impériale un gilet de fantaisie à fleurs barré d’une chaîne de montre en or, émergeait d’une sorte de cachot en sous-sol et, après avoir étudié le papier que je lui tendais, haussait les épaules en signe de regret et me disait que la tribu des Aztèques était hélas éteinte depuis de nombreuses années, qu’au mieux survivait encore ici et là un vieux perroquet comprenant encore quelques mots de leur langue.

On reconnaît, surgi du fond du sommeil et accoutré à la Habsbourg, le souvenir d’un célèbre passage des Mémoires d’outre-tombe  – à moins que Sebald ne se souvienne des perroquets de l’île tropicale qui, depuis deux siècles et demi, répètent les jurons de François de Hadoque…  Il me semble parfois être ce Bartolomé : reclus dans mon cachot, engoncé dans un habit chamarré d’un autre temps (la littérature française), parlant pour moi seul un idiome désuet qui fut celui de Montaigne, de Racine, de Diderot, de Hugo, de Claude Simon. Dans un siècle, peut-être, seule une bande de corbeaux nichant dans les combles d’un théâtre désaffecté, conservé par nostalgie d’une époque désormais aussi étrangère que l’empire romain et le Monomotapa, parlera encore des bribes d’une langue qu’ils se seront transmise de génération en génération, jusqu’à ce que lassé de leurs criailleries un voisin irascible les disperse à coups de fusil et que le français meure avec les derniers êtres vivants qui la parlaient encore. Et c’en sera fini de notre langue, reléguée dans la pénombre des bibliothèques, au rayon des langues mortes, entre le sanscrit et le latin, au milieu de beaucoup d’autres qui vivent encore et auront subi le même sort, qui feront le plaisir des rares érudits qui les comprendront : « Ariane ma sœur de quel amour blessée… ». Et de l’extraordinaire Babel de notre monde, de ce foisonnement de voyelles, de tons, de coups de glotte, de soupirs, de claquements de langue, ne resteront qu’une poignée de langues universelles, toutes atrocement contaminées par un anglais que Keats et Shelley ne reconnaîtraient pas.

…J’éprouve une véritable souffrance à l’idée qu’une langue articulée par les humains puisse un jour disparaître…

…toutes les langues sont menacées.
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