Au Monomotapa > Accueil

L'Oca nera

(À paraître, La Thébaïde, janv. 2019)

Dans ce texte divisé en soixante-trois chapitres, soit le nombre de cases d’un jeu de l’oie dont il s’inspire, l’auteur jongle avec le temps en voyageant entre le Vercors et Turin.
Dans un double cheminement littéraire et historique, la prose subtile et limpide sert une structure audacieuse. Un ensemble de récits enchâssés transporte dans le passé le protagoniste pour des (en)quêtes sur des personnages emblématiques : Mireille Provence, dite l’Espionne du Vercors, dont les exactions sont reconstituées par une investigation inédite ; un oncle maquisard mort dans la tragédie du Vercors en 1944; également, la cavale d’un mystérieux collaborateur et de son épouse à travers l’Italie de l’après-guerre.
Quant au présent, il se situe dans le Val de Suse où doit être percé un tunnel de la ligne LGV Lyon-Turin en butte à une opposition violente. Il est aussi constitué des amours tourmentées du chroniqueur et de sa recherche obsessionnelle et passionnée de l’oie noire d’un jeu, véritable énigme et figure centrale du roman dans une subtile mise en abyme. Le goût de l'intrigue conduit à des incursions dans le monde de la cryptographie.
Le narrateur se meut à l’intérieur de son texte tel un pion du jeu, déplacé et balloté au gré des coups du sort. Cet aspect hasardeux, complétement maîtrisé, est à mettre au crédit de l’intérêt sans cesse renouvelé d’un ouvrage qui progresse par sauts et gambades.
               (Quatrième de couverture)


Extraits



Le retour de Graz

Dans une armoire de la ferme de Carrue où il est né, face aux contreforts de Chambaran, mon père avait retrouvé l’un de ces jeux de l’oie qu’on offrait jadis aux enfants en croyant peut-être leur apprendre un peu de philosophie sous le déguisement des images, tout en s’octroyant une heure de répit. Et lui, toujours si discret, si réservé, s’était mis à rire doucement, comme un enfant, malgré l’occasion qui nous amenait là, la lourde 203 hissée dans les collines enneigées pour assister à l’ultime voyage d’Alice, sa sœur, une vieille fille qui tant d’années durant nous avait accueillis le dimanche sur la terrasse de la grosse maison de famille qu’elle nous semblait immortelle ‒ qu’elle l’est devenue, à jamais dressée sur le seuil, frêle et sévère dans sa robe noire mouchetée de fleurs blanches, les yeux riant dans son visage à peine plissé, ses cheveux de cendre tirés sur la tempe où une mèche soulevée par la brise montant du vallon flotte mollement, un couteau à la main, l’autre dans la poche de son tablier d’où émerge une botte d’herbes aux feuilles dentelées, et sur le drap noir, se détachant terriblement, la tête ronde et pâle de l’os du coude saillant de biais, séquelle d’une fracture mal réduite ‒ Alice la douce, la patiente, qui nous était à tous, frères, sœurs et neveux, une seconde mère. Derrière les volets mi-clos, les employés des pompes funèbres préparaient la levée du corps ; deux tréteaux étaient déjà dressés contre un mur de la salle de ferme et des couronnes de lys et de pivoines blanches alignées sur la grande table sous des voiles de tulle, comme pour une noce, n’étaient les rubans de lettres métalliques qui s’y trouvaient agrafés. L’armoire du fond bâillait, un jeu de l’oie y gisait en évidence, sans doute exhumé lors des préparatifs des obsèques. Mon père l’avait retiré de son étui et l’avait déplié sur la table, parmi les fleurs, sans paraître remarquer la gêne qui avait saisi l’assistance, et nous l’avions vu suivre de l’index le long ruban d’images jusqu’à la case de la prison, celle d’où l’on ne sort que si quelqu’un vous y remplace. Et là, s’immobilisant : « En rentrant de Graz… »



Le bordel

Le bâtiment craque toute la nuit, comme si alors seulement il se mettait à vivre. Des chuchotis, des pas de souris, tout un peuple d’esprits chassés des immeubles éventrés par les bombardements s’est réfugié là. Lui, Georges (appelons-le ainsi puisque c’est écrit sur sa carte de reconnaissance en regard de son portrait nimbé par le tampon du Comando di Piazza), Georges n’en a cure. Hélène, si. Elle écoute sans trouver le sommeil. Plutôt que des esprits, ce seront ceux qui les poursuivent depuis Naturns, que la fourbe Alémanique aura introduits en secret : ils gravissent furtivement les escaliers et s’embusquent devant leur porte, ils sont là, l’œil dans la serrure, sondant les ténèbres, s’apprêtant à enfoncer le battant d’un coup d’épaule. Mais une porte murmure au bout du couloir, on entend un bref éclat de rire et une clef qui tourne bruyamment dans le palastre. La pension est une ruche, on y croise souvent des gens nouveaux, peut-être fait-elle hôtel. Ce n’est qu’après quinze jours, sortant d’aventure au milieu de la nuit, qu’Hélène s’aperçoit de la raison sociale de l’établissement. La jeune femme de la chambre du fond, croisée il y a une semaine avec un bel homme aux cheveux grisonnants, est maintenant accompagnée d’un nègre à moitié ivre qu’elle soutient sous l’aisselle en le guidant dans le couloir, un marin à en juger par ses habits, non pas l’un de ces éthiopiens au teint mordoré qu’on rencontre parfois sur les quais, importés dans les cales des destroyers du Regio Esercito pour supplémenter au combat les légions romaines, mais un vrai noir, de ceux qu’on a vu danser demi-nus en 31 dans les pavillons de l’AOF, sinon que le drapeau américain est cousu sur sa manche – sans doute échappé d’un des croiseurs de l’US Navy qui mouille dans le port. L’aventure divertit Hélène et la rassure un peu. Qui s’aviserait de venir les chercher au fond d’un bordel ?

(...)

Leur petit pécule a vite fondu. Pour subsister, l’un traduit en français des brochures commerciales, le plus souvent composées à la diable, l’autre fait des travaux de couture pour la patronne. Ces demoiselles ne semblent pas avoir de talent pour l’aiguille et, même s’il ne leur reste pas longtemps sur la peau, ou à cause de cela (tous les clients n’augmentent pas leur plaisir à le retarder) leur trousseau s’use vite. Hélène recoud les boutons, retaille les jupes et les corsages ; la patronne a même poussé la confiance jusqu’à lui donner à ravauder certains chiffons de dentelles que l’ancienne khâgneuse ne soupçonnait pas qu’on pût porter. Mais plus la chose est légère, mieux la tâche est rétribuée. C’est ainsi que par une économie singulière on voyait les furieuses bordées abritées dans les chambres se changer en accrocs sur des satins raffinés puis se convertir en fil de soie et en aiguilles de 12 avant, suprême rédemption, de se transfigurer en poèmes : Georges écume les bouquinistes et, avec l’argent gagné par Hélène, il s’empare de tout ce qui est italien et revient à la ligne avant la marge. Il lit maintenant Dante à livre ouvert et, tandis qu’elle reprise ses petits linges, une pelote d’épingles au poignet, il psalmodie les vers en veillant à fondre les voyelles, comme il se doit, avant de traduire à haute voix pour Hélène, la conduisant de terrasse en terrasse (elle se plaît assez aux poètes pour en oublier d’écouter l’escalier craquer et les portes gémir), non seulement à travers les cercles de l’enfer, comme le font les esprits exaltés, mais jusque sur les gradins du Purgatoire – quant aux neufs ciels du Paradis, c’est bien trop d’éther. Après les poètes, quoiqu’athée depuis toujours, Georges s’empare de la Bible que sa compagne vient d’acquérir, puis (curiosité, faiblesse, dissimulation ?) il se plonge dans les mystiques.

(...)

Le frère mariste a fait cadeau à Milly d’un perroquet à la parure bariolée dont elle a posé la cage sur le comptoir de la réception. L’oiseau parle un espagnol assez peu châtié qui fait rire les clients, et même les carabiniers qui, lorsqu’ils contrôlent l’établissement, s’attardent un moment à lui faire la conversation, le temps pour les filles de cacher les traces des petits trafics auxquels elles se livrent en supplément de leurs activités officielles. Joseph ne manque jamais de saluer ce loquace compagnon d’exil. Si personne ne le voit, il passe même un doigt entre les barreaux et reste un moment à lui lisser les plumes et à le flatter en rêvant de l’Amérique. Disparaître, renaître ailleurs sous un autre nom et dans une autre langue…

.



La cellule

Des images brumeuses, des scènes oubliées lui reviennent en désordre. Saint-Quentin. Grand-Rozoy. Chaulnes. Chaulnes surtout, des collines atrocement remuées par les Minenwerfer, semées de cadavres abandonnés, livrés au soleil et aux pluies, seuls vrais occupants de ce pays douteux que communiqués d’état-major et journaux s’obstinaient à prétendre bientôt libéré, cimetière terreux que même les corbeaux avaient déserté, chassés par le sifflement des torpilles et les explosions des bombes à ailettes qui ravageaient les tranchées, retournant la terre sur les hommes embusqués ou les envoyant valdinguer dans les barbelés, déchirant l’acier et la chair – parfois, après une journée d’épouvante, remontant la tranchée pour estimer les pertes, on butait sur un membre arraché à un corps évanoui dans les airs… et les blessés évacués, les morts dépêchés dans leur capote, certains trouvaient encore la force d’écrire une carte postale à leur mère ou à leur fiancée, choisissant longuement les mots, feignant des sentiments oubliés, avant de se rencogner sous leur toile pour tenter de dormir, les nuits elles-mêmes sans vrai répit, tourmentées par les fusants et mille bruits menaçants, quand ce n’était pas le Wacht am Rhein sauvagement braillé par dix mille poitrines échelonnées le long de la ligne de front, une longue trace sinueuse, hoquetante, qui se perdait au loin dans les ténèbres, prélude à un déluge d’obus envoyés à l’aveugle. Puis un jour, inexplicablement, on vous arrachait à la boue pour vous jeter dans un pays de bois et de vergers où, la lune venue, les chouettes hululaient dans les pommiers. L’enfer faisait place à l’oisiveté et au silence, et malgré les dirigeables qui erraient mollement sur les collines et les gerbes de fusées éclairantes qui montaient à l’horizon, on se reprenait à croire à l’avenir ; l’ennemi avait décroché, on voyait la cavalerie d’Afrique galoper sabre au clair dans la campagne vide et des civils sortir des hameaux en flammes en jubilant – certains (certaines surtout) s’étaient pourtant fort bien accommodés de l’occupation allemande... Puis un train vous remportait et, après deux jours de cahots et de manœuvres aveugles vous abandonnait quelque part au bord de cette France grossièrement déchirée par le front, où la guerre vous sautait à nouveau dessus : les 210 autrichiens pilonnaient les abris, des pluies de shrapnels s’abattaient sur les lignes dont les planches craquaient sous les impacts, et la terre avalait le camarade avec qui, l’instant d’avant, on tirait des plans sur la comète.



Les Vigilants

Il me reste à explorer à quelques kilomètres de là, près de Villar Focchiardo, une voie cachée sous les arbres que j’ai repérée sur les photos aériennes. C’est une mince via Appia pavée d’un double alignement de dalles grises qui s’enfonce d’un trait au milieu des fayards jusqu’à buter, au bout d’une longue perspective, sur un petit campanile aux arêtes de briques dressé à l’orée d’une forêt. L’édifice est en partie ruiné ‒ au-dessus d’un porche en plein cintre ouvert sur le sous-bois, deux fenêtres géminées serrées sous une arcade sont coiffées par un étage décapité où trois embrasures rectangulaires béent sur les frondaisons. La tour est insérée dans un bâtiment bas aux allures de cloître : un ancien four à chaux. On voudrait se retirer ici pour écrire ou pour peindre, seul au monde au milieu des arbres et des petits champs clos qui marquettent la vallée, protégé des intrus par un chien, respirant les saisons par-dessus les haies, aussi insoucieux que les cochons des Antonins qui paissaient autrefois à quelques lieues de là. Oublier et s’abandonner à sa pente, l’été une table de fer sous les feuillages, l’hiver un fauteuil colonial aux fenêtres de la tour, la main errant sur des quarts de page ou des doubles raisins, avant d’aller à son tour engraisser la terre en espérant renaître un jour en petits caractères au fond d’un catalogue. Ce désert d’arbres et de pierres mortes qui m’attire si puissamment, ne faut-il pas pourtant le faire entrer dans notre projet ? C’est ce que je cherche à imaginer, adossé à l’Alfa devant le petit panneau :

PROPRIETÀ PRIVATA
ATTENTI AL CANE

qui m’a arrêté à un jet de pierre du four à chaux.
.



Mireille Provence

La coupure de presse n’est qu’un mauvais tirage de microfilm que mon correspondant de Fort Barraux a scanné pour me l’envoyer par courriel : une page entière du Dauphiné Libéré réduite au format d’un cliché d’amateur. L’article est enseveli dans une brume sale qui ne laisse filtrer que les gros titres et les photographies et, l’image agrandie, sondant la page baveuse surgie du néant, j’ai cru impossible de le déchiffrer. J’ai dû batailler longtemps, le doigt sur l’écran, pour rendre forme aux caractères mités qui, par endroits, faisaient penser à l’une de ces langues d’Extrême-Orient, le thaï ou l’hindi, uniment composées de boucles et de pâtés, devinant plus que lisant, supposant des voyelles dans d’infimes taches d’encre, extrapolant des demi-mots gâtés, jusqu’à soustraire toutes les lignes à l’oubli et restituer à peu près l’article, sans atteindre partout à une leçon claire, en particulier pour les patronymes, que j’ai dû reconstituer à partir d’autres documents. Ainsi du vrai nom de Mireille Provence. J’avais d’abord lu Ware, mais découvrant sur Internet, dans le journal d’un témoin, qu’elle était « de son véritable nom Mireille Varo, épouse Reboul », j’ai supposé Waro, aussi insolite que soit ce patronyme, plus convenable à une écuyère de cirque qu’à une fille de bonne famille lyonnaise – à moins que ce ne soit R.-L. L., le chroniqueur, emporté par son ressentiment, qui ait affublé la tueuse de ce teutonique W, si bienvenu qu’on se sent un devoir de le reprendre. Pourtant, aucun Waro aujourd’hui dans l’annuaire de Lyon, alors qu’on y trouve des Varo, et même des Ware. Mais peu importe son état-civil. Qu’on l’appelle Mireille ou Simone, Ware, Waro, Varo, Reboul ou Provence, elle sera à jamais l’espionne du Vercors. Il y a plus gênant encore : pas un nombre, même écrit en toutes lettres, qui ne soit illisible ou problématique, de la date du journal (mi-octobre 45 ou 46, le 12 peut-être, ou le 19) jusqu’au nombre des témoins et des victimes, comme si la seule vérité tangible qu’on puisse arracher à l’Histoire, celle qui distingue un de un et veut que deux et deux fassent quatre, ne pouvait s’accommoder d’un personnage aussi trouble.

(...)

L’article est illustré par l’un de ces portraits ténébreux et interchangeables dont les chroniqueurs de cours d’assise se plaisent à affubler leurs héroïnes. Avait-on besoin de ce visage au plomb pour la faire exister ? La photo montre une bourgeoise en tailleur noir, un foulard à gros pois croisé sous les bouillons de son chemisier, fixant ses juges, ou la mort qui va la soustraire à la colère des hommes, ou rien que la cohue des photographes, raide au milieu des ombres, le coin des lèvres relevé, comme pour narguer ou pour séduire. Dans le box des accusés, Mireille Provence pose encore... Mireille Provence ? Mireille Provence, cette figure sans âge ? Des cheveux tombants, une peau cendreuse et tavelée, un nez excessif au-dessus de lèvres pincées : est-ce là la beauté qui avait foudroyé le terrible Oberland ? Son charme était inadmissible, on aura tâtonné longtemps dans la chambre noire avant de lui composer ce visage pénible. Rien non plus n’y transparaît de l’intelligence que décrit un témoin, très vive. Mais la volonté, vive elle aussi, et implacable, on n’a pas pu la lui ôter des yeux, fixée à jamais dans les sels d’argent, tout entière vouée à la haine dévorante qui a fait du bourreau du Vercors un jouet entre ses mains. Les fuyards pris au débouché des gorges de la Bourne, ou alors qu’ils tentaient de passer l’Isère sous le couvert de la nuit, défilent sous les marronniers de l’école de Saint-Nazaire-en-Royans où quelques sous-officiers font tapisserie autour d’Oberland. Elle est auprès de lui, un peu en retrait, ses cheveux blonds répandus sur les épaules, son turban rouge sur les genoux. Elle écoute, elle examine, elle rappelle ceux que son amant relâche, elle questionne, elle condamne.



Oiseaux

Ses oiseaux, Buffon voulait qu’on les attrape vivants. Il les faisait reproduire aussitôt. Audubon, au contraire, tuait et naturalisait. Il ne fait d’abord que cela. Il en reste insatisfait. L’oiseau mort, sa beauté s’évanouit. Il regarde son plumage souillé, imagine son adresse à voler entre les palmes, dans la pénombre humide des forêts, les grappes de fleurs où il se cachait, que sa parure imite, les fruits qu’il dépeçait pour s’en nourrir. « Je désirais posséder toutes les productions de la nature, mais en elles je désirais posséder la vie ». Il se met bientôt à les copier avec acharnement. « I shoot, I drew, I looked ». Je tire, je dessine, je regarde. 435 planches grandeur nature gravées sur cuivre et coloriées à la main, expédiées par séries de cinq aux souscripteurs d’Angleterre et d’Amérique. Chacune de ces livraisons coûtait plus de deux ans de salaire d’un ouvrier.

GEAI BLEU (Cyanocitta cristata). Courte huppe pointue d’un bleu presque indigo ; sourcil, joue et gorge blanc-crème ; collerette noire ; corps fuselé du même bleu indigo ; ailes bleu de Prusse barrées de pointillés noirs et d’une étroite bande blanc-crème, couleur qui termine aussi les rémiges secondaires et les longues plumes de la queue. Quand celle-ci est ouverte, on croirait voir une main à dix doigts à la peau teinte de Prusse et aux longs ongles vernis de céruse. Trois geais sont perchés sur les branches fleuries d’une bignone ; l’un au sommet, la huppe dressée, les ailes et la queue fermées ; un autre à mi-hauteur, huppe rabattue, queue et ailes dépliées ; du dernier, on ne voit que le poitrail qui jaillit derrière le tronc : il tient dans son bec un gros fruit blanc et globuleux et regarde le peintre, fier et sérieux comme un petit enfant qui souffle une bulle de savon. Toutes les couleurs sont nuancées de teintes, de reflets et de mélanges.



Le parc

Les fragments de ciel découpés dans les arbres s’effacent par instants, non la brise dans les feuillages mais le buste de Raphaëlle bougeant au-dessus de moi. Je l’entends gémir tandis qu’elle se soulève et s’abaisse lentement, m’enserrant de ses genoux contractées, la tête renversée en arrière, les bras dressés dans un geste troublant et théâtral, comme si elle invoquait l’un de ces dieux mineurs qui jadis présidaient aux passions, l’une de ces créatures aux formes disgraciées qui ne sortaient des forêts que pour égarer l’esprit des mortels et irriter leur chair, le suppliant de la libérer du désir qui l’oppresse, ou plutôt, au contraire, de dilater son tourment en retardant sa joie. Elle flotte dans ma main, la peau gonflée, le mamelon du sein érigé sous le pouce, son ventre glisse en se contractant sous mon autre main, je la suis avec retard, le pouce perdu dans la fente broussailleuse, caressant une langue de chair qui saille, humide et vivante sous le repli des lèvres. À un moment (très vite peut-être, le temps paraît s’être arrêté) elle s’immobilise, suspendue dans l’air, soufflant violemment par le nez, en même temps que de très loin parviennent des coups sourds suivis de râles et de raclements confus. « Les chevaux ! Les chevaux ! » Elle rit ingénument, comme une enfant dont le hasard exhausse un vœu secret, avant de recommencer à bouger doucement en sifflant sans discontinuer entre ses dents        chevaux…        chevaux…        sur un rythme de plus en plus saccadé, les mots bientôt noyés dans un halètement sourd, une apostrophe indistincte, jusqu’à ce qu’elle trouve son plaisir et s’effondre sur moi.



La mort

Quand je regagne l’assistance, le cercueil est déjà dans les cordes et ma mère pleure devant la fosse. Une femme en étole accablée d’un pénible accent dauphinois verse sur mon père les dernières bénédictions. Il y a longtemps qu’il n’y a plus de prêtre dans ces collines ; des laïcs les remplacent pour les quelques événements que, tout incroyant que l’on soit, on demande à la religion de sanctifier. On instituerait avec autant d’effets un culte à la Raison, avec les mêmes bouffées d’encens, les mêmes épis de glaïeuls jetés sur les cercueils, la croix du supplice remplacée par une équerre ou une étoile rouge et les prières par des élégies – ce que du reste, après les invocations aux mânes du défunt et les hypocrites promesses de vie éternelle, on fait déjà, comme je l’apprends à mes dépens : comme aîné des enfants, je dois improviser devant tous l’adieu qu’on a oublié de me commander et que la foule attend pour quitter la cérémonie. Un merle va et vient entre les tombes ; des arbres roux passent le mur d’enceinte ; quelques feuilles voltigent dans l’air : je ramasse ces choses muettes et, les greffant sur le message à Livia, je leur donne le nom de mon père. Pourquoi ne nous laisse-t-on pas finir en silence ? Rien ne nous empêchera de nous dissoudre. À peine si notre fantôme hantera quelque temps deux ou trois survivants, si notre ancienne apparence flottera sur quelques clichés bariolés qui bientôt pâliront, se troubleront, envahis par une brume colorée à quoi demain nous serons résumés, avant qu’elle aussi ne se dissipe et que, de nous, il ne reste plus rien.



Haut de page