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Maria-Lach



Une variation sur Phèdre : dans le Grésivaudan, pays de litiges et de papeteries, et sous l'Occupation.


Extraits






Le voyage de Crête

3

Minuit. dans la pénombre d’un porche, une fille des rues dévisage les passants. ses yeux charbonnent dans la pénombre. parfois y fulgure une lueur. toi qui verses goutte à goutte le désir dans les yeux. pleure-t-elle ? l’enseigne du Θ      Ε   Σ la bleuit à intervalles. puis le bar s’éteint, tout s’efface. la braise seule de sa cigarette. tout à coup, un halo doré découpe le porche, comme si un dieu allait entrer en scène. un jeune homme. cheveux bouclés, jean moulant, mauvais genre. l’héroïne titube. elle secoue la tête. elle est dans ses bras. on ne voit plus que son visage fiévreux posé sur l’épaule du garçon et la cigarette à ses pieds qui rougeoie. ses lèvres bougent, une plaie sanglante. elle parle sans voix. non à celui qu’elle aime, mais aux passants, à la rue, à la ville entière, comme ces comédiennes sur le bord de l’estrade apostrophant les ombres entassées au parterre. le lampe s’est éteinte. elle souffre, serrée contre lui, frémissant sous sa main. un rire figé dans le masque, pénible, contrefait, qui suffirait à vous dégoûter de l’amour. il faut en être bien frustré pour que semble un éden cette pauvre apparition. le feu ni les étoiles n’ont trait si brûlant.

8

À mi-pente, sous un virage, l’épave d’une grosse berline noire retournée au milieu des rochers. plus haut, perdu dans la montagne, le sommet d’une tour. on ne l’atteint qu’à pied. un escalier abrupt. trois cents marches. le monastère est comme taillé dans la roche. à l’entrée, dans une niche, une petite vierge au visage très blanc drapée dans une tunique bleue. la porte est fermée. NO VISIT BE SILENT NICHT… le monastère, dit le livre, a succédé à un ermitage édifié plus haut encore, sur une terrasse presque inaccessible, où subsistaient les ruines d’une cellule antique. un roi minoen s’y serait exilé après avoir renoncé au trône. le nom du site dérive d’un mot oublié signifiant arbre ou forêt. je scrute la montagne : des pierres, des buissons secs, pas trace de vie. le roi ermite, je l’imagine sans peine. à genoux dans une forêt de charbon de bois. vieux, amer. en proie aux souvenirs. un homme comblé par le destin, quelle raison peut le pousser à se dépouiller, à embrasser la solitude ? le souci de son salut ? mais non. une passion malheureuse : deuil et trahison. Je veux me souvenir, Cypris, du mal que tu m’as fait...



Maria-Lach

4. Le tourment

Il ne viendra plus       demain soir à la brune
deux jours sur la braise à espérer qui
je ne voudrais pas voir       a-t-il renoncé      
les pires ont parfois un sursaut d'orgueil
ou c’est l’une de ces ruses de police
qu’on leur apprend à Uriage       m’affoler
pour me réduire à sa merci       attendant
le dernier moment       que ce train à bestiaux
qu’on a vu accoster dans l’après-midi
sous Fort Barraux       charge les prisonniers
pour venir me mettre au milieu de la nuit
le marché en main       hijo de puta

toutes les ténèbres sont bonnes. il suffit d’un flambeau brandi en plein jour dans un théâtre de verdure pour y jeter la nuit.




faites-en, disait la voyageuse, une passion d’aujourd’hui. mais aux fortes passions, tout fait décor.

mes enfants me voici sous votre sauvegarde
o si vous voyiez votre mère       le pied
vacillant l’esprit hors de moi condamnée
à errer comme une somnambule      l’usine
le jardin       le tombeau de Fräulein V.
mes fils mes tout petits mon lait ma servitude
je vous vois nager dans votre sommeil
et des pensées impies me traversent



…ombre de femme au teint hâve, au visage étique, au regard battu…
(la « Bovary de Chambéry », Le Monde)
                      (elle écoute)
Personne       un oiseau de nuit       j’étouffe
ces portraits enfumés ces linceuls ces ombres
remplies de présences muettes       et lui
fantôme déjà parmi tous ces fantômes
comme s’il n’avait jamais été       mais si
son livre


[… le monde est vide / plus de vertu     me retirer dans mes murs / les persiennes fermées       un nuage sombre / la nuit     le silence     & les choses sans vie…]
                 (l’ouvrant au hasard)
                 Adieu ! adieu ! Souviens-toi de moi !
je le savais       tout est perdu       exilé
dieu sait où       dont on ne revient pas       folie
pourquoi pas       on lit bien son sort dans la Bible
                    (elle jette le livre)




…tant parfois l’esprit s’obscurcit qu’à peine on sait qui l’on est...
et ce mécréant d’Attilio qui m’épie
indigné de me voir souffrir pour un autre
que crains-tu il n’est plus là       et je sais vivre
tu peux dormir tranquille dans tes vernis
quand bien même tu n’en serais pas digne
trop bouillant inconstant       épris d’une autre





rien n’est fécond comme l’absence. on peut vivre cent vies au milieu des simulacres.
mais non       je t’ai vu enrager en septembre
quand les Fritz ont remplacé les Italiens
et je t’ai retrouvé       cet air de comploteur
aussitôt disparu happé par la guerre




en tout quelque chose doit rester tu. il faut pourtant que l’action progresse.


Intermède


VÉNUS
Eh bien ! où en sommes-nous       ont-ils toujours
un visage humain ou sous leurs traits
le masque apparaît-il      leur nom suffit-il
à susciter l’effroi       non je le vois bien
on peut en tirer mieux       les perfectionner
leur désir flotte       leur âme est trop timide
le dessin tremble       des ombres de carton


ces dieux qui tombaient des cintres : …belle invention de ces machines & de ces vols hardis… mais l’Orestie de Castellucci ne vaut-elle pas  de Corneille La Toison d’or ?




la déesse en soi, infortuné qui
FRÄULEIN V.
N’en as-tu pas assez       ces sentiments détraqués
tourments lascivité que veux-tu de plus


ne l’a pas connue. une forme gracieuse, une voix, & 1000 envoûtements. désormais plus de délivrance.
VÉNUS
Le sens est encore vert       regarde-les
ce garçon est trop pâle indigne de moi
quant à elle       cette mauvaise graine
elle est perdue au milieu de ses sœurs
un jeune if dans un champ de moutardes
je veux en faire un arbre au fruit foudroyant





le gel luit sur les feuilles. dernières roses, noires & chiffonnées. seul, dans le petit matin glacé, à regretter.

FRÄULEIN V.
Jamais de repos       jamais de pitié



je ferai mon récit en forme de foudre…
VÉNUS
Peut-on les abandonner       ils se cherchent
leurs vœux s’agacent       un peu encore
ils ne sauront plus se garder       leur vertu
est dissipation       les arracher l’un à l’autre
serait inhumain       cruel comme un coït
interrompu





souviens-toi. ce monstre tapi dans les viscères. notre joie & notre infortune.


6. L'aveu


MARIA-LACH
Tu le veux        c’était un peu avant Noël
mon père avait fait son Quartier Général
d’un vieux bâtiment adossé aux arènes
d’étranges bruits souvent s’en échappaient
dans la nuit des plaintes des cris étouffés



bannir tout éclat. écrire en noir & gris, comme on a peint Guernica.

j’écoutais        je ne trouvais pas le sommeil
je quittais quelquefois ma chambre en secret
pour rôder sous les murs        un jour avant l’aube
un homme a surgi devant moi       véhément
brutal        le dieu furieux de l’apocalypse


l’interdit : la vierge la plus chaste est prodigue encore / quand elle se prodigue à la lune…
je crie        il me saisit au cou je sens
sur ma tempe un révolver il me pousse
devant lui comme un bouclier        la suite
les soldats qui gardaient les arènes s’écartent
on lui ouvre la porte       un couloir obscur
la lumière affolée d’une lampe tempête
des chauves-souris autour de nous palpitent
plus loin les torils       l’aigre odeur de sueur
de fumier       dans le faisceau de la torche




ces feuilles posées sur une pierre qu’on frotte au charbon, & notre désir apparaît. poussons la porte du cabinet noir…
des stalles des grilles des étaux des crochets
et suspendu au plafond par les poignets
           un homme nu       le corps flagellé
le Christ supplicié des processions pascales
je dois le décrocher le secourir moi-même
il vacille entre mes bras comme un homme ivre
le sang coule entre ses dents il crie un nom
(...)


penché sous le portrait de PPP : le front bandé, les yeux fixes, avant la mise en croix – bientôt pendu par les pieds, nu, les bras & le sexe pendants.

MARIA-LACH
Je me suis châtiée       l’ombre et le silence
toute joie m’a fuie       vivre me répugnait
on m’a inventé des maladies étranges
je ne disais rien       mourir de métastases
m’a semblé une fin estimable       enfin



ces louanges, ces plaintes… sans fin retraduire les récits gravés sur les murs de la tour de Babel.
je me suis vue perdue       et presque sauvée
avouer aurait été me condamner
maudite       reléguée au fond du jardin
avec l’autre étrangère       il y a un mois
quand Attilio a disparu       qu’on l’a dit




ces afflictions que le temps change en un riche trésor…
entre les mains de la Gestapo       la honte
m’a rendu un peu de vigueur       j’ai tenté
de me reprendre       d’être digne de lui
qui souffrait plus justement que moi       parfois
la raison humaine peut in extremis
un miracle       mais quand j’ai su sa mort




ses yeux charbonnent dans la pénombre. une lueur parfois y fulgure. toi qui verse goutte à goutte le désir dans les yeux.
mon sang s’est embrasé       folie téméraire
je te cherchais tu fuyais j’aurais encore
préféré ta haine       souris-moi       dis-moi
d’espérer





frailty, thy name is woman…




Le tombeau

3

Tout est prêt. toiles, praticables, projecteurs dans les arbres. attention au branchement, retour de courant possible. quel fond de scène ! la forest triste... rien de plus émouvant, recréer le monde avec presque rien. sans poudre noire, sans machine à sable et sans poulies. la montagne seulement. les nuages coulant des falaises, et le ciel. qu’il nous soit favorable. la pleine lune. ou éclairs et tonnerre comme autrefois. la voilà. bon sang, quelle beauté ! si j’étais plus jeune et moins désespéré... même en sachant quel malheur les escorte, on en reste saisi. toute femme, dit le vieil Euripide, est frelatée. mais elle, si avide, si passionnée ? à jouer à soi seule les deux adversaires, Aphrodite et sa victime. vérité d’évidence. on est chacun son plus sûr ennemi. il est là, lui aussi, à la courtiser, en attendant de servir d’appât. trop habile pour le rôle, mais qu’importe. et ce barbon que je ne voudrais pas voir… à eux donc. répétition générale in situ. qu’ils essaient de vous faire exister. qu’ils soient légers, indignes, maladroits, pathétiques. que la déesse vole dans les airs et que vous reviviez. vos gestes dans leurs membres, vos paroles dans leurs bouches, vos passions dans leurs yeux. souffrant à nouveau dans ces mots transmis de siècle en siècle sur des papiers froissés. comœdia ad perpetuum vocum. si l’orage couvre leurs voix, si l’on ne comprend pas tout, tant mieux. un trait de lumière dans beaucoup de ténèbres. les chiens s’impatientent, il est temps.


6


Combien partout la vertu est belle… est-ce bien le moment de nous faire la morale ? croyait-il nous enseigner, avec ces prêches de jésuites ? elle aurait dû changer tout ça, ma jeune amie. ne le lui ai-je pas dit, l’an dernier ? et habiller l’intrigue d’une autre façon. je ne m’y retrouve pas. a-t-on besoin de cette nourrice et de tout ce solfège ? ce ne sont que des mots après tout. et d’une langue perdue. Éros, Éros, tu verses goutte à goutte Le désir dans les yeux, les délices dans l’âme… o, fous que nous sommes ! croire trouver le bonheur parce qu’on a trouvé l’amour ! il suffit pourtant d’ouvrir les livres. tout y est inscrit en caractères de plomb, estampé sur le papier bis pour l’éternité. qui se refuse à leur sagesse, il peut l’entendre en lui-même. que la vertu est belle, la pire des consciences le sait obscurément. souvent, dans le sommeil, ne voit-on pas sa perte ? en vain. des périls qu’on rencontre endormi, comment pourrait-on triompher ? matière confuse, incohérente, qui s’effiloche dès qu’on l’amène au jour. la leçon s’efface. ne reste qu’une image poignante. un regret qu’on ne sait formuler… trop tard, trop tard donc. que l’évènement suive son cours. ce qui travaille dans les ténèbres, rien ne pourra l’arrêter. n’est-ce pas ce que je veux voir ?



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